À l’heure où les banques centrales offrent aux banques des flots de liquidité qui nourrissent l’inflation de tous les « actifs », c’est-à-dire tout ce dans quoi on peut investir son argent, des pseudo-monnaies comme le bitcoin concentrent la spéculation financière mais aussi intellectuelle : et si l’avenir de la richesse et des paiements étaient dans ces jetons ? Les banques centrales ne se disent-elles pas elles-mêmes intéressées par l’expérimentation de « monnaies numériques de banque centrale
Qu’est-ce que la monnaie ?
Il est d’usage pour définir la monnaie d’en citer les trois fonctions : intermédiaire des échanges, réserve de valeur et unité de compte. Pour satisfaire les deux premières fonctions, on fait flèche de tout bois : vous souvenez-vous que dans l’Italie des années 1970, on rendait la monnaie en gommes à mâcher quand les pièces de dix lires venaient à manquer, c’est-à-dire pendant toutes les années 1970 ? La gomme à mâcher n’en a pas pour autant gagné un pouvoir libératoire qui vous aurait permis de payer vos impôts ou de régler vos dettes d’honneur dans cette improbable marchandise, pas plus qu’en monnaie-cigarette dans l’Europe des années 1940. De manière parallèle, on investit sa richesse comme on peut, et si l’inflation dévore la valeur de leur monnaie nationale, les Vénézuéliens ont bien pu acheter des bitcoins, comme les Allemands des années 1920 ont acheté des livres, des dollars ou même des francs : cela n’en faisait pas des monnaies légales en Allemagne même si elles ont pu servir en fait, comme c’est souvent le cas dans les pays où la population perd confiance dans la monnaie nationale. On parle alors de dollarisation pour désigner la circulation d’une monnaie étrangère, même quand il s’agit de l’euro ou de toute autre devise.
Mais revenons-en à la monnaie. La monnaie ne se limite pas aux signes monétaires : ce qui distingue les euros des billets de Monopoly, ce n’est pas la somme des guillochis qui s’entrelacent ou la qualité du papier, c’est précisément qu’on met une majuscule pour désigner une institution : l’Euro n’est pas seulement la somme de tous les euros en circulation. La différence est dans les presses qui impriment et leurs ouvriers, les camions qui acheminent et leurs conducteurs, les guichetiers des agences et les distributeurs de billets… et jusqu’au cours forcé inscrit dans la loi : votre boulanger ne peut vous refuser de payer en euros. C’est-à-dire que la monnaie commande immédiatement la liquidité dans un espace national, elle s’échange sans intermédiaire contre tout ce qui est à vendre. La monnaie est précisément l’institution de cette liquidité (Aglietta et al., 2016), c’est un être politique. On vient d’écrire au paragraphe précédent que son défaut pouvait contraindre à trouver des substituts, mais en fait de substituts ce sont des pis-aller : autant le boulanger vous rend une gomme à mâcher parce qu’il n’a pas l’appoint, autant vous ne pourrez pas le forcer à accepter un seau de vos méchantes gommes en échange de son bon pain.
La monnaie que nous voyons n’est pas apparue d’emblée dans son organisation institutionnelle actuelle : avant la démonétisation de l’or par Nixon le 15 août 1971, l’or était le principe de la valeur de la monnaie dite métallique, et le métal pouvait être représenté par des écritures (des comptes en banque), on parlait alors de monnaie scripturale, ou par des signes arbitraires sans valeur propre (pièces ou billets), la monnaie fiduciaire que nous avons prise en exemple depuis le début de ce texte. Les anglophones disent fiat money car sa création résulte de la décision des autorités monétaires, à la manière dont le créateur aurait fait exister le monde (en commençant par fiat lux ! que la lumière soit ! si on suit le récit de la Genèse)… et nos contemporains ont parfois les idées si peu claires que le législateur européen écrit (dans le texte français de la proposition de règlement sur les marchés de crypto-actifs
La monnaie a longtemps été une chose qu’on choisissait pour sa durabilité et sa non-reproductibilité : on connaît les coquillages, au moins par l’essai sur le don de Marcel Mauss, et on peut trouver chez Velde (2014) la trace sensible des premières espèces métalliques en Asie mineure au VIIe siècle avant notre ère. À l’époque, on ne sait pas encore séparer l’or de l’argent et l’alliage qui les renferme en proportion variable s’appelle électrum : les deux millénaires et demi qui suivent vont élaborer l’usage monétaire de ces métaux. Après une vingtaine de siècles, les Génois inventent la monnaie scripturale : les notaires et courtiers de la Piazza Banchi (ainsi nommée en référence aux bancs où les changeurs rangeaient leurs devises) offrent des services de virement qui évitent le transport coûteux et risqué des espèces métalliques, mais aussi des opérations sur les intérêts à venir des dettes de la Commune (dites « lire de paghe ») (Heers, 1961). L’Europe entière emprunte à Gênes ces services bancaires et la monnaie scripturale se diffuse : Philippe II fait payer ses mercenaires dans les Flandres par les Ligures industrieux (Alvarez-Nogal et Chamley, 2014), et Louis XIV place encore ses emprunts auprès des vieilles familles génoises (Béguin, 2012). À la même époque, la fin du XVIIe siècle justement, l’usage des billets se répand en Europe : billets à ordre émis par les particuliers ou les États (comme les billets de monnoye émis par l’administration du roi Soleil, cf. Vuitry, 1884), billet de banque émis d’abord par la Banque de Stockholm à partir de 1661, puis par la Banque d’Angleterre (1694) (Bindseil, 2019).
Ce qui donne à la circulation fiduciaire une importance particulière, c’est le cours forcé. On pourrait considérer qu’il existe déjà pour les petites monnaies comme le billon et les liards, qui n’ont pratiquement pas de valeur propre. Toutefois, on l’évoque plutôt à propos du papier des billets. Dans ce domaine, il semble que les jiaozi chinois aient fait l’objet d’un cours forcé dès la fin du XIIe siècle (von Glahn, 2020). En Europe, le cours forcé démarre par intermittence, à l’occasion des crises : par exemple de 1797 à 1819 en Angleterre, soit pendant les guerres napoléoniennes. En France, il fait d’abord des apparitions ponctuelles avec la crise économico-financière de 1848, puis la défaite de 1870, et la mobilisation en 1914. Avec la nationalisation de la Banque de France en 1936, la convertibilité des billets est suspendue le 1er octobre 1936 : elle n’a jamais été restaurée, même si le système monétaire international de Bretton Woods introduisait une convertibilité indirecte via les devises de réserve (dollar et livre). La référence à l’or disparaît donc le 15 août 1971, désormais les monnaies ne sont plus que fiduciaires ou scripturales. C’est le moment d’innover avec des monnaies alternatives.
L’innovation monétaire depuis 1971
En 1971, la monnaie prend donc essentiellement deux formes : des pièces et des billets émis par les banques centrales et mis à disposition du public (monnaie fiduciaire) et le solde des comptes auprès d’institutions financières et monétaires (monnaie scripturale) qui peuvent être mobilisés par des instruments de paiement – virements et chèques, plus des cartes de paiement qui commencent à se développer aussi en dehors des États-Unis. À l’exception des systèmes d’échange locaux, qui constituent des associations de personnes réunies autour d’un projet de transformation sociale dans lesquels on échange pour l’essentiel du temps de travail (Blanc, 2018), le développement des pseudo-monnaies est essentiellement un développement des moyens de paiements. En effet, les progrès de l’informatique et des techniques de communication, en accélérant considérablement les opérations financières, a permis à de nouveaux opérateurs d’offrir des instruments de paiement toujours moins onéreux et plus universels, au point d’imiter dans leur mise en œuvre les instruments monétaires. C’est le cas notamment de :
– la monnaie électronique, définie par la directive 2000/46/CE comme « substitut électronique des pièces et billets de banque qui est stocké sur un support électronique tel qu’une carte à puce ou une mémoire d’ordinateur ». Elle est émise par un opérateur de monnaie électronique en échange d’un paiement en monnaie (on « charge » une carte prépayée ou un compte accessible depuis un téléphone mobile) généralement contrôlé par les autorités monétaires (en France, l’ACPR) ;
– les monnaies locales complémentaires, autorisées par la loi la loi n° 2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire : même si elles héritent de la tradition politique et du discours de transformation sociale des systèmes d’échange locaux, elles sont réglementées comme les monnaies électroniques ;
– de nombreux jeux vidéo ont mis en place des « monnaies » virtuelles qui permettent d’acheter des objets utiles dans le jeu. Schöber et Stadtmann (2020) ont pris l’exemple de Fortnite pour en analyser le fonctionnement ;
– plus récemment se sont développés des protocoles informatiques de gestion des droits de propriété d’un ensemble de « jetons » virtuels, lesquels peuvent servir à des paiements et, à ce titre, émuler les fonctions de la monnaie. Les enthousiastes parlent à leur propos de cryptomonnaies, en référence aux techniques cryptographiques mobilisées par les protocoles informatiques. Les autorités monétaires (françaises) ont d’abord parlé de monnaies virtuelles puis d’actifs numériques et plus récemment de jetons. Nous distinguerons les (cyber)jetons qui représentent des unités des cybermonnaies, comme un bitcoin constitue une unité de Bitcoin et un euro une unité de l’Euro ;
– en 2019, Facebook a fait sensation en décrivant une cybermonnaie, Libra, dont la valeur serait indexée sur un panier de monnaies. Mais Tether existait déjà comme jeton indexé (stablecoin) sur le dollar depuis 2014 ;
– l’engouement pour les jetons a conduit les banques centrales à réfléchir à l’opportunité d’émettre la monnaie fiduciaire sous forme de monnaie numérique de banque centrale (central bank digital currency).
Le tableau 1 offre une vue synthétique des propriétés de ces monnaies et pseudo-monnaies.
Pourquoi parler de pseudo-monnaies à propos de la monnaie électronique, des monnaies virtuelles ou des cybermonnaies ? C’est qu’il leur manque une qualité essentielle de la monnaie, à savoir la liquidité. La monnaie électronique émise sous forme de carte FNAC ou Amazon ou de compte Orange mobile ou Revolut n’a pas cours forcé – un commerçant peut donc refuser ce moyen de paiement – et ne bénéficie pas de la garantie publique des dépôts. C’est donc un instrument de paiement contractuel entre les adhérents à un réseau de partenaires et non une institution commune à tous les citoyens d’une entité politique. Quel est l’intérêt de ces monnaies électroniques ? Elles sont souvent proposées par des distributeurs (notamment Alibaba en Chine) qui économisent ainsi la commission des opérateurs de cartes de paiement. Elles intéressent aussi les agents économiques que le modèle d’abonnement des cartes de paiement n’intéresse pas, notamment dans les pays émergents : M-Pesa, opérateur de paiement mobile apparu au Kenya s’est développé en Afrique, en Inde, en Europe de l’Est où il a su tirer profit de son modèle économique. Même si leurs promoteurs veulent les assimiler à la monnaie fiduciaire, les monnaies électroniques sont néanmoins limitées par la taille de leur réseau. Cette limite est d’ailleurs évidente pour les autres pseudo-monnaies.
Avec les monnaies locales, la dimension communautaire est explicite, puisqu’elles sont en général vendues dans le cadre d’un projet de développement local : on les achète avec de la monnaie et on ne peut les dépenser qu’auprès des partenaires locaux, ce qui favorise les « circuits courts ». Le discours anticapitaliste évite d’avoir à rendre des comptes sur un modèle économique qui repose invariablement sur des subventions des collectivités locales. Les monnaies virtuelles ne sont pas considérées par les autorités comme des monnaies à proprement parler, et elles ressortissent plutôt au droit de la consommation, comme les bons d’achat qu’elles constituent en réalité. Reste le cas des cybermonnaies, qui est d’une grande complexité parce que leur modèle économique n’est jamais clairement établi. On peut considérer les cybermonnaies comme des monnaies locales du cyberespace, porteuses d’un projet politique résumé par la maxime « code is law » de Lawrence Lessig : les groupes de discussion sur Reddit ressemblent à des communautés, ils sont particulièrement actifs autour de Litecoin ou de Tezos, par exemple. Mais il faut de l’argent pour faire fonctionner les ordinateurs qui valident les preuves de travail nécessaire au fonctionnement des protocoles, et les promoteurs des cybermonnaies ne sont pas tous de doux rêveurs : les intérêts économiques sont évidents.
Quels modèles économiques, alors ? L’utilisation des jetons comme moyens de paiement est anecdotique en raison de la volatilité de leur prix : si cela ne parait pas un problème pour les dépenses qu’on fait d’ordinaire en liquide, ça n’en est pas moins dirimant pour les vendeurs par correspondance, qui ont l’obligation de reprendre les marchandises à la volonté du client. Ces vendeurs ne peuvent évidemment pas offrir une option d’achat gratuite alors que la volatilité des cybermonnaies atteint 5 % par jour. À défaut d’usage dans les paiements, les jetons ont été utilisés comme instruments de financement et de gouvernance des projets économiques avec de nombreuses offres au public (Initial Coin Offerings) en 2017-2018, dont certaines ont collecté des centaines de millions de dollars, avant que la SEC américaine ne menace de poursuites car les fraudes étaient universelles (en particulier, les fondateurs se réservaient systématiquement des jetons qu’ils vendaient en premier). Le temps a finalement permis de dégager quatre usages pour les cybermonnaies :
– le stockage sécurisé d’informations. Le protocole Bitcoin, par exemple, a démontré la très haute sécurité d’un registre partagé (la fameuse chaîne de blocs), au prix d’une consommation d’énergie considérable ;
– les automates exécuteurs de clauses (smart contract). Il est possible de programmer une séquence d’actions impliquant des paiements et des conditions : Axa a notamment mis en place le fameux contrat fizzy qui indemnise l’assuré en cas d’un retard de l’avion. L’intérêt pour les assureurs est que le coût de gestion de ces contrats peut être nul dès lors que la matière des processus est constituée entièrement de données informatiques : par exemple, on peut gérer une assurance indicielle à partir d’un tel automate ; mais dès qu’il faut faire intervenir un expert ou une communication avec l’assuré, on revient au mode traditionnel de gestion ;
– la spéculation, comme c’est devenu évident dans le cas du bitcoin dont les hausses extrêmes (et les baisses correspondantes) ont défrayé la chronique boursière ;
– enfin les paiements, si la valeur du jeton est indexée sur une monnaie, ce qui permet son usage dans la vente par correspondance.
Les deux premières catégories sont évidemment n’ont aucun rapport avec la monnaie, elles sont liées à la mise en œuvre par les protocoles de gestion des jetons d’innovation purement informatiques, dont l’intérêt économique est discutable : la consommation d’énergie qui sécurise le bitcoin est totalement hors de proportion avec ce qu’il faut bien appeler son utilité sociale, et suscite la question de savoir qui paie pour les térawatts-heure de consommation électrique annuelle
De la valeur (microéconomique) des jetons
Les conditions qui garantissent l’égalité entre la valeur d’un jeton et l’étalon monétaire dépendent de la nature même du jeton, avec en gros trois modalités :
– dans le cas d’une monnaie numérique de banque centrale, le jeton est par définition identique à l’étalon monétaire en valeur, nous devons encore décrire sa mise en œuvre ;
– dans le cas d’un jeton indexé, il faut préciser les modalités d’indexation ;
– enfin dans le cas d’un jeton quelconque, sa valeur fluctue au gré de l’offre et de la demande, et on peut se demander s’il est possible de préciser les déterminants de sa valeur.
Le rapport Cœuré (2019) publié sous le sceau du G7, du FMI et de la BRI, élabore très clairement les deux premiers types de jetons. Pour la monnaie numérique de banque centrale, il faut comprendre deux choses : d’une part, si on veut que les jetons correspondants soient effectivement dotés d’un pouvoir libératoire, alors il faut que toutes les personnes (physiques et morales) d’une économie disposent d’un compte qui leur permette de recevoir des paiements dans cette monnaie numérique. D’autre part, si toutes les personnes (physiques et morales) d’une économie disposent ainsi d’un compte à la banque centrale, on se demande à quoi servent les banques commerciales. Le rapport Cœuré indique pudiquement (p. 29) que « fournir au grand public un accès général à la monnaie de banque centrale pourrait faire entrer une juridiction dans des eaux inconnues », en effet il serait à prévoir que les déposant retirent leurs dépôts des banques commerciales pour les confier à la banque centrale. Aussi les expérimentations de monnaie numérique de banque centrale reposent-elles plutôt sur des activités « de gros » (c’est-à-dire sur des échanges avec les banques) que « de détail » (c’est-à-dire sur le grand public) (Villeroy, 2019).
Le cas des jetons stables est différent. L’idée générale est tout simplement d’offrir une garantie sous forme d’actifs. Ainsi, par exemple, le Livre blanc de Libra (2020) dans sa deuxième version est-il explicite : « La garantie intégrale signifie que la réserve détiendra, en espèces ou en quasi-espèces et en titres d’État à très court terme, un montant au moins égal à la valeur nominale de chaque jeton Libra (aujourd’hui Diem) en circulation. » L’expérience récente de l’Argentine est une occasion de constater les problèmes que peuvent poser les caisses d’émission (currency board) (Chauvin, Villa, 2003). Un problème évident est celui de la dissimulation des réserves de change : à cet égard, les jetons indexés devraient se soumettre à des audits qui les rendent crédibles. Ce n’est évidemment pas le cas du plus important d’entre eux à l’heure actuelle, Tether, dont plus de 25 milliards de jetons sont en circulation sans qu’on ait la moindre idée de l’importance (ni même de l’existence) d’une réserve d’actifs. Wikipedia décrit Tether comme « controversé », non pas en raison des manipulations du bitcoin dont nous allons parler, mais parce que le produit de la vente de (jetons) tethers a servi à renflouer Bitfinex, un bureau de change de cybermonnaies qui joue un rôle central dans la réalisation des profits tirés de la spéculation sur le bitcoin. Mais avant d’aborder ces affaires troubles, on peut se demander comment se détermine la valeur des pseudo-monnaies.
Dans la mesure où ils font l’objet d’opérations d’achat et de vente sur des marchés, la valeur des jetons est soumise à la loi de l’offre et de la demande. À ce stade, c’est un peu vague, mais suffisant pour montrer, comme nous l’avions fait avec Catherine Bruneau et Faustine Fleuret (2018), que la valeur en monnaie des opérations quotidiennes sur un type de jeton fournissait une référence de long terme pour son prix en dollars (les économistes auront reconnu l’équation quantitative de la monnaie ou PQ = MV et donc P = MV/Q, le prix P d’un jeton est égal à la valeur M des jetons échangés divisée par Q la quantité de ces mêmes jetons, le paramètre V où « vitesse de circulation » ajustant l’équation). La preuve était administrée pour toute la période où Bitcoin, Ethereum, Ripple et Dash avaient été cotées en dollars. Ce modèle de détermination n’est d’aucune utilité pour la spéculation de court terme (car la vitesse de circulation varie, ce qui revient à dire que le rapport entre P et M/Q est instable), mais il permet de comprendre la trajectoire de long terme : soit il y a une (ou des) raison(s) durable(s) d’échanger un jeton contre de la monnaie, et la valeur de ce jeton va se maintenir proportionnellement à l’intensité des échanges avec la monnaie, soit la raison disparaît et avec elle la valeur... Avec le recul, il paraît de plus en plus probable que les jetons de première génération – qui ne sont pas indexés sur des monnaies – ne paraissent pas destinés à durer étant donné que ce sont des « démonstrateurs techniques » dépourvus de modèle économique.
Ce n’est évidemment pas ce que dit la rumeur publique, qui considère les applications possibles de la chaîne de bloc ou des automates exécuteurs de clauses comme indissociables de la nature monétaire des protocoles qui les ont mis en œuvre, et qui se passionne pour les flambées du bitcoin. On sait pourtant, grâce à l’analyse minutieuse des chaînes de blocs de Bitcoin et de Tether par Griffin et Shams (2020) qu’« un acteur majeur sur Bitfinex utilise Tether pour acheter de grandes quantités de bitcoins lorsque les prix [de ces derniers] sont en baisse et juste après l’émission de tethers. Ces interventions de soutien des prix sont efficaces puisque les prix des bitcoins augmentent juste après. Et même si on ne considère que les 1 % du temps où ont lieu les achats les plus importants de bitcoins en tethers, c’est suffisant pour obtenir un effet substantiel sur les prix. » (p. 49). En effet, les « 95 heures [qui correspondent à ces 1 % du temps où les achats de bitcoins en tethers sont les plus importants] expliquent à eux seuls 58,8 % du rendement » des bitcoins entre mars 2017 et mars 2018. Et ces auteurs de conclure sobrement : « Dans l’ensemble, nos conclusions confirment l’opinion selon laquelle la manipulation des prix peut avoir des effets de distorsion importants sur les pseudo-monnaies. »
Depuis la publication de l’article de Griffin et Shams, la manipulation du bitcoin par l’émission de tethers s’est intensifiée, comme en témoigne le graphique 1 : près de 20 milliards de tethers ont été émis en 2020, sans que cela corresponde évidemment à la vente de ces jetons contre des dollars. De la microéconomie des usages possibles, on glisse vers la macroéconomie des pseudo-monnaies.
De la valeur (macroéconomique) : économie politique des cybermonnaies
Avant d’évoquer les aspects systémiques des pseudo-monnaies, regardons ce qu’en disent leurs apologistes. Le point de départ des discours apologétiques est bien sûr la critique du « système » actuel, caractérisé par la récurrence des crises financières et le caractère trompeur des institutions monétaires. Takkal Bataille et Favier (2017) sont les propagandistes zélés de ces théories qui accusent les banques centrales de ruiner les épargnants par l’inflation, les banques commerciales de produire des bulles spéculatives par la création de monnaie scripturale, et les États de fournir aux déposants une garantie illusoire par son insuffisance. Pour ces auteurs, les pseudo-monnaies apparaissent comme la solution à tous ces problèmes puisque les protocoles informatiques qui les instituent sont immuables et ne peuvent être manipulés : ils seraient en fait authentiquement « démocratiques » puisque tous les usagers sont égaux devant le « code ». Golumbia (2016) qualifie ces élucubrations de conspirationnistes : c’est-à-dire qu’elles reposent sur la fiction qu’une minorité confisque les fruits du travail du plus grand nombre et qu’en se libérant de la tyrannie de cette minorité, le libre jeu des forces économiques concurrentielles produira un optimum universel. Il suffirait en conséquence de remplacer les intermédiaires financiers par les pseudo-monnaies pour faire disparaître les maux du monde contemporain : le code informatique des protocoles est à la disposition de tous, et il est facile de voir que, contrairement au Code monétaire et financier, il ne comporte aucune « porte dérobée » qui permettrait à des puissances cachées d’intervenir.
Les enthousiastes fascinés par le potentiel de transformation sociale des pseudo-monnaies ne comprennent pas que la connaissance du code, si elle crée une sensation de familiarité lénifiante, ne garantit pas la pureté des intentions des autres utilisateurs. Chacun sait que le bitcoin offre aux criminels un moyen opportun pour se faire payer discrètement leurs services, notamment sur les marchés illégaux de l’internet clandestin (comme The Silk Road, voir Christin, 2013) ou dans les opérations d’extorsion qui accompagnent les cyberattaques. Si les criminels ont compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de Bitcoin, les États y trouvent aussi le moyen de mener discrètement des opérations spéciales (PPAEP, 2019). Des ordonnances de renvoi (indictment) publiées par les juges américains chargés des enquêtes sur le piratage de la convention démocrate (USDC, 2018a) et de l’agence mondiale antidopage (2018b) détaillent l’utilité des cybermonnaies dans ce genre d’opérations. Ainsi dans le dernier cas, les prévenus « ont généralement utilisé des cybermonnaies, telles que le bitcoin, pour masquer davantage leur identité et leur conduite » (§ 22), « ils ont utilisé des bitcoins principalement pour l’achat de serveurs, l’enregistrement de domaines et d’autres paiements dans le cadre d’activités de piratage. […] L’utilisation de Bitcoin a permis aux [prévenus] d’éviter les relations directes avec les institutions financières traditionnelles, leur permettant ainsi d’échapper à un examen plus approfondi de leur identité et de leurs sources de financement » (§ 106). On peut objecter que les bitcoins sont entièrement traçables puisque la chaîne de blocs garde la mémoire de toutes les opérations. Mais précisément, les procureurs américains remarquent que les paiements ont été réalisés avec des bitcoins qui venaient d’être produits (« freshly-minted », § 110), ce qui signifierait donc non seulement que les services secrets russes participent au minage de Bitcoin, mais encore qu’ils en contrôlent une proportion significative puisqu’elle leur permet de disposer de bitcoins neufs
L’utilisation de Bitcoin par les criminels et les coups tordus d’« opérateurs étatiques » ne semble pas vraiment la meilleure preuve de la « transparence » des cybermonnaies, puisqu’elles permettent de dissimuler ce que l’intermédiation financière traditionnelle a le devoir de révéler. Quand on ajoute l’escroquerie aux tethers pour manipuler Bitcoin, il faut constater que les manipulations sont en outre quotidiennes et de grande ampleur, bien que la transparence ne soit pas tout à fait suffisante pour nous permettre de découvrir les acteurs de cette vaste escroquerie. Aussi le propos qui suit est spéculatif dans ses inférences, même si on s’appuie sur une série de faits avérés : la Chine concentre plus de 70 % des capacités de minage nouvelles en bitcoin (Bendiksen, Gibbons, 2019), ce qui correspond donc à environ 4 GWh de puissance continue. On peine à croire qu’on pourrait consommer une telle quantité d’électricité sans attirer l’attention des autorités chinoises, il faut donc supposer qu’elles approuvent tacitement la production de bitcoins car celle-ci pourrait bien servir leurs desseins (suivant russe) en plus de servir dans l’immédiat le commerce extérieur chinois, qui exporte des ordinateurs spéciaux pour miner les bitcoins d’une part et d’autre part des bitcoins neufs, achetés dans le monde entier à prix d’or. Il est courant d’objecter à cette thèse de la bienveillance des autorités chinoises qu’elles seraient au contraire « sceptiques » et auraient par exemple demandé aux gouvernements des provinces de ne pas pratiquer directement le minage (Huang, 2020). Quand elles le souhaitent, les autorités chinoises ont le pouvoir de contraindre : c’est notamment ce qu’elles ont fait en 2017 en imposant la déclaration d’un compte bancaire nominatif pour toute opération en cybermonnaie, ce qui a conduit à la baisse de 98 % de ces opérations (Pradier, 2017). Le gouvernement chinois a choisi pour des raisons évidentes de protéger les épargnants en évitant qu’ils ne soient tentés d’investir dans les cybermonnaies. En revanche, on peut penser que le gouvernement se contente, en matière d’exportation de bitcoins, d’une rhétorique qui lui permet de prendre ses distances, en toute… opacité.
Si ces dernières lignes manquent de preuves tangibles, c’est que les preuves ne viendront qu’après le krach. L’existence d’une chaîne de blocs qui enregistre toutes les transactions d’une part et d’autre part la cotation de contrats dérivés sur bitcoin par les marchés à terme ne doivent pas faire oublier que le marché du bitcoin en lui-même ne présente aucune des garanties qu’on attend d’un marché financier. Il n’est pas possible que les manipulations qu’on vient d’exposer ne finissent pas par éroder la confiance et par miner l’usage principal du bitcoin, celui de réserve de valeur.
Dans l’ensemble des pseudo-monnaies qui sont apparues depuis une trentaine d’années, on a distingué des monnaies électroniques qui sont en fait des instruments de paiement gérés par des opérateurs régulés, des cybermonnaies, protocoles informatiques qui échappent à la régulation, aux coûts et aux garanties afférentes ; parmi ces cybermonnaies, certaines sont indexées sur une monnaie souveraine, tandis que d’autres voient leur prix fluctuer au gré de l’offre et de la demande. Des communautés d’enthousiastes considèrent que le pouvoir transformateur des cybermonnaies est augmenté par les propriétés spécifiques des protocoles informatiques qui les instancient : sécurité fournie par les chaînes de blocs, « justice » offerte par les automates exécuteurs de clauses pompeusement baptisés « contrats intelligents ». La publicité du code est souvent citée comme une preuve de transparence de l’intermédiation par les cybermonnaies, qui s’opposerait à l’opacité du secteur financier actuel. Cette illusion de la familiarité s’oppose nettement aux conclusions des procureurs américains qui ont démontré l’utilisation des cybermonnaies, et notamment de bitcoin, dans des trafics criminels, mais aussi dans des opérations de déstabilisation des institutions américaines et internationales menées par les services secrets russes. Enfin, des chercheurs ont montré que le cours du bitcoin était manipulé par l’émission de cyberjetons indexés (tethers) dans des opérations qui présentent tous les traits d’une escroquerie internationale de grande ampleur. Bien que les cybermonnaies présentent des innovations indéniables, dont l’utilité reste toutefois à prouver et qui peuvent être entièrement dissociées de leur usage pour les paiements, leur usage pseudo-monétaire se réduit pour l’essentiel à des opérations frauduleuses dont les plus importantes sont organisées directement par ou avec la complicité d’institutions étatiques. On doit donc considérer les enthousiastes comme les victimes de leurs illusions complotistes et les pseudo-monnaies comme des démonstrateurs expérimentaux dont le fonctionnement est certes satisfaisant au point de vue microscopique de la sécurité des paiements, mais totalement inadéquat à l’échelle macroscopique. En effet, les pseudo-monnaies permettent le contournement d’une réglementation qui, si elle n’est pas parfaite, n’en est pas moins garante d’une efficacité économique et d’une liberté politique que les États opérant sous le couvert des pseudo-monnaies ne sauraient revendiquer. Quant aux usages concrets des « technologies » développées avec les cybermonnaies, elles doivent encore faire la preuve de l’existence d’un modèle économique dans leur mise en œuvre : on pense notamment aux chaînes de blocs qui sont pour l’instant énergivores, aux jetons indexés qui intéressent surtout les fraudeurs au fisc (comme c’était le cas avec le premier modèle de Libra), ou même à la monnaie numérique de banque centrale qui poserait un problème dirimant aux banques commerciales. Faut-il rappeler que les inventions les plus prometteuses ne deviennent des innovations que lorsqu’un modèle économique permet de les mettre en œuvre de manière rentable, sans tromperie pour les parties qui les achètent ?