Cet article appartient au dossier : Dossier ENASS Papers 11.

Assurance

Les grands événements sportifs face aux risques émergents

Des risques apparus récemment – cyber-risque, piratage, terrorisme, risque d’image et menaces d’annulation – interrogent les stratégies des assureurs et des réassureurs concernant les grandes manifestations sportives.

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°347

ENASS Papers 11

En 1989, lors de la préparation des Jeux olympiques d'Albertville de 1992, les nouvelles technologies n’avaient pas encore opéré leur révolution et on considérait encore la technique comme subalterne. Ainsi, interrogé dans Le Figaro du 14 novembre 1989 sur le plan de sécurité des Jeux d'Albertville, Christian Prouteau, préfet en charge de la mise en application de ce plan, répondait, après avoir présenté un système innovant de lecture infrarouge permettant de surveiller l'espace aérien : « croire que nous misons tout sur la technologie de pointe, ce serait une grossière erreur. C'est avant tout un moyen d'assistance. Plus que jamais, la formation des hommes demeure fondamentale [1]. »

Vingt-sept ans et une révolution technologique plus tard, « la formation des hommes demeure [certes] fondamentale », mais les moyens techniques et technologiques ont multiplié les risques comme les outils à disposition des Risk Managers et des assureurs. La précision apportée par ces outils dans la prévision des risques est considérable et permet aux acteurs du marché des risques de mieux gérer leur budget et de proposer des primes calculées sur la valeur actuarielle de ces risques. Certes, la présence de professionnels expérimentés pour diriger les équipes dédiées à l’organisation et la couverture assurantielle de tels événements demeure indispensable. En outre, l’appréciation du risque par l’homme reste primordiale pour promouvoir et compléter l’analyse fournie par les modèles statistiques et prédictifs.

Trois niveaux d’appréciation des risques

L’objectif des assureurs et des organisateurs demeure : faire en sorte d’évaluer et d’anticiper le plus précisément possible les risques auxquels est exposé un événement sportif. Pour y parvenir, trois niveaux d’appréciation des risques sont nécessaires :

  • le niveau de la « réflexion » qui détermine la stratégie permettant d'éliminer ou de réduire et de transférer ou d'assumer les risques détectés lors de la cartographie des risques ;
  • le niveau « fonctionnel » qui permet de définir les tactiques des choix techniques, budgétaires et de communication ;
  • le niveau « opérationnel » qui concerne les actions d'analyse des coûts, de gestion des ressources, de suivi, de contrôle et de recherche de solutions.

Ces trois niveaux doivent être assimilés par les membres de l'organisation de l'événement, qui ne sont pas nécessairement sensibilisés à la gestion des risques. Les assureurs, les courtiers, les Risk Managers, en plus des solutions qu’ils proposent, disposent d’une expertise, de savoir-faire et de méthodes qu’il convient de mobiliser et de transférer vers les membres du comité d'organisation. Ainsi, ces derniers pourront retranscrire sur le terrain les détails des plans de sécurité et des règles de gestion des risques au cours de la compétition.

En 1996, grâce à son expérience et celle de ses équipes, Patrick Vajda, ancien sportif de haut niveau reconverti dans le monde de l’assurance chez plusieurs courtiers spécialisés, avait créé une cartographie des risques olympiques permettant d'identifier entre cinq cent et mille risques potentiels [2]. Ce nombre change selon les éditions des événements et les pays hôtes et depuis, la liste s'est allongée pour intégrer les risques émergents auxquels sont confrontés organisateurs et assureurs au fil du temps.

Quatre garanties principales

Malgré les changements sociétaux et assurantiels de ces dernières années, pour les événements sportifs majeurs de notre époque, ce sont toujours les quatre mêmes garanties principales que l'on retrouve, à savoir la garantie RC, le risque annulation, une police combinée individuelle accident/assistance, et la couverture « dommages aux biens ».

En supplément, et de plus en plus couramment, les assureurs proposent l'assurance des mandataires sociaux comme pour les entreprises classiques afin de protéger la responsabilité des dirigeants, les couvertures contre la fraude ou encore l'éventuelle garantie « individuelle accident » en inclusion lors de la vente des billets.

Risques émergents

Les grands événements sportifs sont aujourd’hui exposés, comme et sans doute plus que les autres grands risques (installations industrielles par exemple) aux risques émergents, et notamment les risques « cyber », le piratage, le terrorisme, le risque d’image et les menaces d’annulation. Ce sont désormais les principales préoccupations des Risk Managers de ces événements, ce qui les éloigne des formules traditionnelles d’assurance Dommages, RC, ou d’assurance annulation.

Cyber-risque

La prévention et la gestion du cyber-risque sont en développement constant chez les assureurs depuis quelques années. En effet, comme le démontre la communication de groupes terroristes tels que Daech, la pratique du terrorisme via les moyens modernes de communication est désormais une pratique répandue. Le terrorisme est la vision la plus violente de ce risque, mais il existe également des groupes idéologistes, des équipes de « voleurs » ou de saboteurs de systèmes informatiques ou de types industriels connectés qui s'introduisent dans les systèmes des organisations d'événements pour en extorquer des données sensibles, des fonds, des informations ou bien pour enrayer le bon déroulement de la compétition.

Actuellement, les grands événements sportifs ne sont pas encore la cible principale des pirates informatiques : ceux-ci préfèrent pour l’instant faire du chantage aux entreprises dont l’activité est continue, comme les fournisseurs de contenus en ligne. Peut-être le caractère discontinu et limité dans le temps des événements sportifs induit-il une urgence que les pirates ne savent pas gérer. Mais attention, il suffirait d’un groupe qui sache se faire payer pour que cette urgence se retourne contre les organisateurs d’événements sportifs ! Aucune organisation n'est à l'abri et lorsque l'on sait la puissance médiatique de ces rassemblements aux droits télévisuels exorbitants, on comprend qu'il s'agit d'un risque potentiellement central pour les comités d'organisation. Le piratage de comptes Twitter ou Facebook est devenu courant pour diffuser de fausses informations, comme ce fut le cas pour le compte Twitter du club de football FC Barcelone [3] piraté par une organisation nommée « l'armée syrienne électronique » le 19 février 2014 [4].

Piratage de billetterie

Concernant le piratage de billetterie, il s'agit surtout de logiciels-robots qui tentent d'acheter un maximum de places pour les revendre plus cher par la suite sur le marché noir. Face à cette menace, les plateformes qui vendent les billets déjouent désormais les robots par des protocoles de sécurité : par exemple, il faut entrer les lettres apparaissant sur une image pour valider une commande. Même si ce risque ne touche pas directement les organisateurs mais plutôt les plateformes qui vendent les places, si l'organisation sous-traite cette activité, c’est un sujet de préoccupation et une source de coûts.

Pour contrer l’expansion de ce phénomène, les organisateurs d'événements sportifs peuvent choisir de privilégier un support papier ou un réseau interne pour faire circuler l'information, évitant ainsi d’intégrer les données à un système d'information connecté à Internet pour les protéger. Pour les infrastructures électroniques, des tests réguliers permettent de vérifier leur bon fonctionnement et d’instaurer des mesures de sécurité drastiques comprenant des niveaux d'habilitation, de sécurité, des systèmes d'alerte…

Le risque terroriste

Le risque « acte de terrorisme » est généralement exclu des polices d’annulation, mais il peut être un sujet de négociations et être inclus au contrat dans un second temps. La difficulté majeure pour les assureurs est le secret qui entoure les mesures antiterroristes. Ce flou ne facilite pas la tâche des souscripteurs qui préfèrent, par manque d'informations pour quantifier le risque, exclure celui-ci. Cela étant, la demande d’assurance est d’autant plus forte que l’acte terroriste le plus marquant avant l’attentat contre le World Trade Center en 2001 avait été le massacre perpétré, en 1972, lors des Jeux olympiques de Munich. En novembre 2015, le Stade de France a été visé par une tentative d’attentat majeure. On imagine mal que les organisateurs puissent laisser ce risque sans couverture, en s’en remettant aux seules autorités publiques.

Si l'assurance peut certes fournir une protection en cas d’attentat, elle doit impérativement être complémentaire d’une gestion efficace des risques. Les plans d'intervention d’urgence de gestion de crise et de continuité ainsi que les évaluations de la sécurité sont cruciaux pour les événements impliquant un grand nombre de personnes et le soutien des autorités gouvernementales est évidemment indispensable.

Risque d’image

Le risque d'image croît à mesure que les moyens de communication instantanés, Internet et Twitter, se développent et offrent une tribune large, avec la possibilité d'attaque à distance pour déstabiliser l'organisation ou faire passer un message politique ou religieux. Au-delà de ces « détournements médiatiques » intentionnels, qui consistent à utiliser l’impact médiatique d’un événement pour faire passer un message non souhaité, l’événement sportif peut également être victime de phénomènes « spontanés » : les réseaux sociaux peuvent colporter des messages viraux, souvent empreints d’éléments de théorie du complot, mettant en scène la manipulation des compétitions sportives ou la possibilité d’une catastrophe naturelle. Ces phénomènes pourraient toutefois s’avérer possibles, et menacer de rendre inutilisables des installations sportives, constituant par-là autant de nouveaux sujets d'inquiétude quant à l'assurabilité de ces épreuves sportives.

Niveau de capacités

L’inquiétude majeure, engendrée par la multiplicité des risques émergents et l’augmentation de la taille des « supers événements », est le niveau de capacités dont disposent les compagnies d’assurances et de réassurance acceptant de supporter tout ou partie du risque.

Pour le marché de la réassurance, les capacités sont en fait les fonds dont disposent les compagnies pour garantir la prise en charge d’une partie du sinistre. Celles-ci doivent être suffisamment importantes pour répondre à la demande des organisateurs d'événements sportifs [5], dès lors notamment qu’il se produirait un cumul important d’événements dans le temps.

Ainsi, l'organisation des Jeux olympiques d'été au moment d’une édition de la Coupe du Monde de football pourrait créer une pénurie de capacités chez les réassureurs et obliger les organisateurs à revoir leur programme d'assurance en conséquence. Ils devraient alors prioriser les éléments essentiels à couvrir et ceux qu’ils peuvent se permettre de supporter eux-mêmes.

L’histoire récente nous rappelle que cette situation n’est pas une hypothèse alarmiste, mais bien une réalité qui pourrait se répéter. En effet, en 1992, les Jeux olympiques d’hiver et d’été avaient lieu la même année. La préparation des deux échéances était donc menée en parallèle par deux équipes distinctes. Les organisateurs des Jeux d’été de Barcelone et des Jeux d’hiver d’Albertville cherchaient à se couvrir contre le risque lié à la perte des sommes engagées par les chaînes TV pour la diffusion et la vente des droits télévisuels qui représentaient alors un tiers du budget du comité d’organisation d’Albertville. Le problème rencontré à l'époque fut la faible capacité du marché pour la couverture de ce risque.

Stratégie assurantielle

Le COJO (Comité d’organisation des Jeux olympiques d’Albertville) et son courtier Gras Savoye ont dû contourner le problème en employant une autre stratégie assurantielle. Ils ont purement et simplement exclu l'hypothèse d'une annulation des Jeux olympiques et pris le parti de ne souscrire qu'à une ligne d'assurance à terme ne couvrant qu’une infime partie des pertes potentielles [6]. Cette décision forte est sans doute l'une des plus marquantes dans le montage assurantiel de cette grande épreuve sportive, mais est-il concevable qu’une telle mesure doive à nouveau être prise pour assurer la pérennité d’un événement d’une telle envergure ?

On peut penser que la situation actuelle de surcapacité du marché de la réassurance rend ce risque moins présent, mais l’ampleur des risques et la surveillance des cumuls, que développent les nouvelles règles de solvabilité, peuvent redonner de l’actualité à ces préoccupations.

Les grands événements sportifs sont bien connus des assureurs et réassureurs : les risques traditionnels en sont depuis longtemps mesurés, même si leur amplitude croit. Les vraies préoccupations nouvelles tiennent à l’évolution même des risques et de la sinistralité : terrorisme, cyber-risque, image, coût des annulations d’événements au regard des droits de retransmissions télévisuels… La complexité et le coût des risques augmentent rapidement et fortement : c’est une preuve, parmi d’autres, que malgré le discours sur la « saturation du marché », l’univers des risques est en expansion.

 

[1] « Dévoilé : le plan sécurité des Jeux d’Albertville », Le Figaro, 14 novembre 1989.

[2] Cahier spécial Jeux d’Albertville, L’Argus de l’Assurance.

[3] http://www.huffpostmaghreb.com/2014/02/19/fc-barcelone-syrie_n_4816062.html.

[4] http://breachlevelindex.com/#!breach-database.

[5] http://www.argusdelassurance.com/dossier/optimiser-la-capacite-de-la-reassurance.82016.

[6] « Jeux olympiques en sécurité », Face au risque n° 283, p. 48, février 1992.

 

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