Interview de Nicolas Théry, président de la Fédération bancaire française

« Les frontières de la concurrence et de la coopération ont bougé »

Pour la première de nos interviews du mois, nous avons rencontré le président de la FBF. Un échange cash (pourrait-il en être autrement vu le niveau des liquidités ?) sur l’environnement bancaire, la réglementation, la présidence française de l’Union européenne...

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Revue Banque n°863-864

RÉTROSPECTIVE PROSPECTIVE

Que retenez-vous de l’année 2021 pour les banques françaises ?

Je retiendrai de la période récente, sous les présidences, à la Fédération bancaire française (actionnaire de Revue Banque), de Frédéric Oudéa et de Philippe Brassac, une formidable réactivité et une démonstration parfaite de l'utilité du secteur bancaire. Utilité non seulement pour l'économie, mais aussi pour nos concitoyens. Nous avons démontré une efficacité collective, le fait que la banque était une industrie fondamentale pour le pays et que la banque relationnelle et territoriale était notre bien commun.

Vous parlez de collectif, c’est la première fois qu’un patron du Crédit Mutuel prend la tête de la FBF…

Il y avait une règle de rotation des établissements mutualistes et non mutualistes, ou capitalistes. Historiquement, cela tournait par nombre pair, entre la Société Générale et BNP Paribas d’un côté, et BPCE et Crédit Agricole de l’autre. Nous sommes sortis de cette rotation stricte. Très clairement, si je suis à la présidence de la FBF, c'est bien la démonstration que la règle du jeu collective prévaut. Je trouve que c'est un très bon signe.

Sous quel sceau souhaitez-vous placer votre mandat ?

On ne réinvente pas la roue tous les ans. Les données du débat ont été claires dès le départ, avec les règles de finalisation de Bâle 3 et l’environnement électoral, si l’on regarde l’actualité, sans oublier les traditionnels sujets de la supervision de la compétitivité du secteur et de la transition écologique et numérique.

En 2008, lors de la précédente grande crise, le secteur de la banque était pointé du doigt. Cette page est-elle tournée ?

D’un point de vue prudentiel, le sujet de la page qui se tourne ne se pose pas : les grandes banques n’ont pas fait l’objet de mesures lourdes de sauvetage. Mais oui, 2008 est loin derrière nous. La satisfaction, aujourd’hui, c'est qu'il y a, pour tout le monde, l'évidence que les banques françaises ont assumé leurs responsabilités et ont été utiles à la fois au niveau économique et social.

Parlons de cet épisode récent : en 2020, le début de la pandémie a été marquée par les prêts garantis par l’État (PGE), les moratoires… À la fin de l’an passé, tout le monde s’inquiétait de l’évolution économique. Quel bilan tirez-vous aujourd’hui ?

Les moratoires étaient des initiatives individuelles des banques, prises avant même l’annonce du premier confinement. Le PGE fut une belle construction collective entre l'État et les banques. Et puis, vous le ne mentionnez pas, mais il y a eu l'accompagnement personnalisé de tous les clients. Aujourd’hui, il n’y a pas de sujet risque particulier. Toutefois, nous sommes passés de la moissonneuse batteuse des reports systématiques et des octrois de PGE à l'entretien individualisé des pieds de vigne. Aujourd'hui, nous revenons aux fondamentaux du métier : le suivi, l'accompagnement, le soutien, la vigilance à l'égard des clients. Le bilan de cette crise, c’est que le financement bancaire est une excellente méthode de financement, parce que solide et stable. C’est important de l’avoir en tête au moment de la finalisation de Bâle 3.

En Europe, les trois quarts des financements sont faits par le secteur bancaire. On a le sentiment que l’Europe veut changer la donne avec le développement de l’Union des marchés de capitaux. C’est une manière de se rapprocher du modèle américain ?

On a besoin d'une industrie bancaire puissante, proche des clients, assurant l'essentiel du financement. Et on a besoin de marchés de capitaux qui fonctionnent au bénéfice de grands acteurs, y compris du secteur bancaire lui-même. Personnellement, je ne vois pas de contradiction. L'arbitrage de modèle est beaucoup plus fort dans les efforts consuméristes. Les attaques contre le système bancaire, les réductions de rentabilité conduisent à une approche différente de la part des banques.

Il y a peu, dans ces colonnes, Dominique Laboureix, le secrétaire général de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, s’inquiétait de la faible rentabilité des banques françaises. On entend la même chose, au niveau européen, de la part de la BCE. Comment se fait-il que vous ne soyez pas capables de faire plus de bénéfices ?

(Sourire) J’entends le jugement du superviseur. Effectivement, les banques françaises sont très solides et rentables, mais les fondamentaux de la rentabilité du métier se dégradent. Et là, il faut s’intéresser à la responsabilité non seulement du superviseur, mais aussi du régulateur, c’est-à-dire de celui qui établit les règles, aussi bien les règles prudentielles que les règles de fonctionnement ou les règles du droit de la consommation. Je pense que les régulateurs ont une vision insuffisamment globale de notre industrie. La banque est une industrie mais n'est pas reconnue comme telle au niveau des autorités.

Restons sur le sujet de la rentabilité. Le message n’est-il pas « baissez votre coefficient d’exploitation », ce qui est susceptible de générer des inquiétudes sociales dans le secteur ?

Bien sûr, comme toute industrie, nous devons être soucieux de notre compétitivité. Cela passe par une optimisation des coûts. Mais a priori, le coefficient d'exploitation se mesure par un ratio entre des coûts et le chiffre d'affaires, ou produit net bancaire dans notre activité. L’enjeu n'est pas forcément de réduire les coûts, mais d'investir de manière intelligente, à bon escient, pour favoriser le développement d'activités permettant un meilleur financement de l'économie. Après, chaque établissement doit définir sa propre vision de la construction de son coefficient d'exploitation. Certains joueront la conquête, d’autres la réduction des coûts.

Un mot sur l’initiative qu'ont prise le Crédit Mutuel, BNP Paribas et Société Générale de mutualiser leurs distributeurs automatiques de billets. La profession va-t-elle s’inscrire de plus en plus dans cette logique de mutualisation des coûts ?

Que penser de ce genre d’accord ? Des établissements financiers mutualisent un grand nombre de distributeurs et de guichets automatiques. Et chaque client, individuellement, a accès à plus de distributeurs. Tout le monde y gagne ! Si vous me demandez si l'avenir est aux coopérations accrues, je le crois, dans le respect de la stratégie de chaque établissement. La mutualisation des plateformes est une excellente réponse à la diminution de la rentabilité des activités. Face à la révolution industrielle que nous vivons, les frontières de la concurrence et de la coopération ont bougé. Aujourd’hui, nous sommes capables de construire des coopérations de manière efficace. Cela dit, la banque française a très bien su le faire. Hier, c’était autour de la carte bancaire. Aujourd’hui, nous sommes mobilisés sur les initiatives de paiement européennes. La concurrence entre établissements est féroce, le niveau des taux immobiliers le prouve.

L’un des sujets majeurs de la profession, c’est le digital. En septembre, votre interview aux Échos a fait grand bruit et donné lieu à de multiples communiqués de presse dénonçant vos propos. Vous vous y déclariez hostile à l’open banking

Déjà, je pars d’un constat : les applis bancaires les mieux notées sont souvent celles des banques classiques en réseau, avec des agences. Tous les établissements bancaires français sont très présents dans l'accueil physique, téléphonique, digital et numérique. Je salue donc la capacité des grands groupes bancaires français à être au premier plan de l'innovation avec la transformation digitale, tout comme ils sont capables de gérer des réseaux différents et des marques différentes. Le tout en favorisant la mutualisation de coûts et leur compétitivité. Si l’on est capable de faire les trois choses à la fois, c’est le témoignage de notre approche industrielle.

Sur l’open banking, cela relève de la sécurité des systèmes. Le cœur du métier bancaire, c'est d'assurer la protection de l'épargne populaire. Notre cœur de business, ce sont des systèmes d'information ultra-sécurisés qui fonctionnent bien sur la protection de l'épargne populaire, la protection des transactions… En répondant aux Échos, j’avais deux soucis en tête : les mêmes règles doivent s'appliquer à tous et dans les mêmes conditions dans l’hypothèse de la concurrence, et la solidité d'un système se joue sur son maillon le plus faible. C'était donc une mise en garde assumée.

Vous avez été très attaqué sur le secteur des paiements. Comment voyez-vous la concurrence des GAFAM ?

L'honneur et la mission du métier bancaire, c'est de protéger les données des clients. Et vous voyez, dans l’univers digital, quand c'est gratuit, c'est vous qui êtes le produit. Les grandes plateformes technologiques s'appuient énormément sur le paiement ou l'analyse des paiements.

Alors oui, il y a un enjeu de concurrence. Il y a dix ans, le régulateur a cru, ou a fait semblant de croire, qu'il y avait deux métiers séparés, celui de la banque et celui du paiement. À mon avis, il est démenti par les faits. Les paiements sont au cœur du métier bancaire. Et c'est bien au nom de cette affirmation-là que les banques françaises et européennes coopèrent pour le projet EPI. Les grandes plateformes technologiques reposent sur une exploitation forcenée des données des clients. Chez nous, notre cœur de métier et, je l'espère, notre mission sociale, c'est de les protéger au maximum.

Là encore, se pose la question de la régulation : ce n’est pas un sujet financier, la régulation, c'est un choix collectif. Allons au bout du raisonnement : est-ce que ce sujet fait toujours partie des exigences sociales à l'égard du secteur bancaire de protéger les données des clients ? Ma conviction est que c’est le cas. Mais si vous arrivez à ce choix collectif, vous imposez à tous les acteurs un contrôle rigoureux des règles de commercialisation, une attitude et un fonctionnement différent de celui qui est parfois pratiqué par certains.

Fin novembre, la Commission européenne a sorti son projet sur Bâle 3. Êtes-vous satisfaisait des avancées ?

Le débat sur la finalisation de Bâle 3 est artificiellement réduit à un débat technique sur la solidité des banques. Sur le fond, la proposition de la Commission a été améliorée par rapport à la proposition du Comité de Bâle. Nous gardons quatre demandes fortes : rendre pérenne le dispositif sur le crédit immobilier ; mêmes demande sur les entreprises non notées ;

appliquer la même pondération à 100 % sur toutes les filiales et participations financières, comme c’est consenti aux banques coopératives allemandes ; assurer une stricte égalité de concurrence avec les banques américaines sur les activités de marché. Vous voyez que la Fédération bancaire française a été très raisonnable dans son appréciation des choses.

Qu’attendez-vous de la présidence française de l’Union européenne ?

Pour avoir travaillé à la Commission européenne, je peux dire que c'est une présidence qui est toujours attendue et souvent vue comme efficace. Je n'ai pas de doute : ce sera un moment important. Nous sommes dans l'attente d’une amélioration du paquet bancaire. Pas pour améliorer la situation des banques, mais pour le financement de l'économie et la compétitivité de l'Europe. Ayons quelques éléments en tête, comme sur le financement de la rénovation énergétique des logements. Cela représente en moyenne 45 000 euros par logement. Le bâtiment pèse 18 % des émissions de carbone. Ce débat-là n'est pas factorisé correctement…

Craignez-vous le jour où les besoins de fonds propres seront liés aux portefeuilles crédits et marchés en matière climatique ?

C'est une vision que je ne partage pas. L'enjeu, c'est par exemple de rénover l'intégralité de notre patrimoine immobilier. C'est de revoir radicalement notre schéma de transport, notamment pour accorder plus de place au transport collectif. C'est que nos grands énergéticiens puissent construire un système d'approvisionnement qui nous permettra d'être efficace sur le plan climatique. C’est de réussir la révolution écologique, pas de raisonner en optimisation de ratios.

Vous êtes un mutualiste non coté. Votre sentiment est-il partagé par tous, y compris les acteurs cotés ?

Là, je vais me faire le porte-parole de Jean-Laurent Bonnafé et de Frédéric Oudéa. Je peux témoigner que leur souci en la matière, leur approche, leurs questionnements sont bien dictés par une volonté de réussir une transition salutaire, sociale, économique et presque de civilisation. Je ne les ai jamais entendus, ni l'un, ni l'autre, ni d'ailleurs Philippe Brassac ou Laurent Mignon, qui a eu lui aussi un véhicule coté, mettre le sujet de l’optimisation des fonds propres en avant sur le sujet. Nos débats concernent la transformation : son rythme, les méthodes de fonctionnement, l’accompagnement nécessaire. Pas de débats de ratio !

Avez-vous le sentiment d’être trop régulé ?

L'Europe a cru qu'elle allait construire une Europe des citoyens au nom du consumérisme. Cette tentation est apparue assez fortement dans les années 1990-2000, quand l'Europe, faute de projet politique, a cherché du côté du consumérisme un instrument de légitimité qu'elle n'a d'ailleurs pas trouvé. De la même façon, il y a eu l'idée, chez un certain nombre de nos régulateurs nationaux qu'il fallait introduire artificiellement plus de concurrence dans le secteur bancaire. La réalité d'aujourd'hui, c'est qu'il faut à la fois protéger les individus et mutualiser les collectivités. Protéger les données des individus, leur épargne, leur cycle de vie… Et pour cela, il faut mutualiser des collectivités homogènes. C’est le choix politique de la banque relationnelle et territoriale, qui est bien le contrat de base de la Fédération bancaire française.

Sur la régulation, nous sommes en situation de trop de micro-régulation. Les difficultés au quotidien, pour les équipes comme pour les établissements, c'est que, probablement pour se rassurer, on accorde aujourd'hui une importance excessive à la culture du management des produits, des process, des organisations. La légitimité de la régulation et de la supervision, éléments fondamentaux, c’est la solidité, et plus particulièrement la solidité dynamique. L'intérêt partagé des superviseurs et des responsables d'entreprises bancaires, c'est bien d'être dans une solidité dynamique et ce doit être notre souci commun. Cela veut dire se poser les bonnes questions, porter les bons diagnostics, construire les bonnes alternatives et savoir les mettre en œuvre. Quand on perd le sens des enjeux globaux, on tombe dans la micro-régulation.

Coté régulation justement, la recommandation du HSCF deviendra norme au 1er janvier 2022. Il était question de calmer l’immobilier. Quelle est votre réaction ?

La réalité, c'est que les mesures ont été prises : on a un taux d'effort de 35 %, on a une limitation à vingt-cinq ans, on a une analyse des dossiers par rapport au revenu et non par rapport à la valeur du bien et on a une garantie hypothécaire et une assurance emprunteur. Soyons clair : le sujet du marché immobilier n'est pas une question de crédit. La vraie question, c'est la réduction de la taille des ménages depuis vingt ou trente ans, les difficultés de construction, le changement des modes de vie. À la fin, on a une espèce de tropisme sur le crédit immobilier où c'est la queue qui remue le chien ! Le crédit immobilier n’est pas le facteur directeur du marché immobilier. Le compromis trouvé avec le HSCF est bon.

J’imagine que vous n’allez pas en dire autant de la réforme de l’assurance emprunteur actuellement au Parlement, qui permet au client de changer d’assureur à tout moment. Mais finalement, est-ce grave ? Les prix ont déjà commencé à baisser, car les banques s’alignent pour garder leurs clients. Ne suffit-il pas, pour résoudre le problème en baissant les marges sur l’assurance, de remettre de la marge sur le taux des crédits ?

Vous êtes comme dans Obélix et Astérix. On tape sur le voisin, car on ne va pas taper sur Agecanonix ! La réforme de l’assurance emprunteur est une entourloupe politique. On fait croire à un effet pouvoir d’achat alors qu’en pratique, on donne un petit bonus au prix d'une grosse exclusion. Petit bonus pour les plus jeunes et les plus favorisés et grosse exclusion des moins jeunes et des moins bien portants. Pour moi, le point de sortie est très simple. En octobre 2020, il y avait eu un bon compromis au niveau du Parlement, avec l'Assemblée nationale, le Sénat et le gouvernement, consistant à encourager les mesures de transparence de marché. À la clef, pour le client, une résiliation annuelle facilitée et la comparabilité des garanties favorisée. Allez m’expliquez comment, en l'espace de treize mois, un gouvernement et un Parlement changent d'avis sans avoir aucune raison de le faire, notamment au vu du rapport du Comité consultatif des services financiers ?

Vous nous avez parlé tout à l’heure de la rénovation énergétique. Si la Place a reconnu le rôle des banques, passées de coupables en 2008 à sauveurs, elle peine à vous juger comme pionnières en matière de développement durable. En témoignent les innombrables interventions d’ONG lors des assemblées générales. Où en est le secteur à cet égard ?

La perception des acteurs sur ce point est un paradoxe et nous attendons le stress-test de la BCE en 2022, sur l’approche climat, avec beaucoup de sérénité. Les banques françaises ont été les premières à prendre la pleine mesure du risque climatique pour les activités financières. Nous avons été les premières à prohiber le charbon, mais aussi à prendre des initiatives sur les hydrocarbures non conventionnels… On a depuis deux ou trois ans, une Commission climat qui, sous la présidence de Laurent Mignon, fonctionne très bien. On a des très grands établissements français, comme BNP Paribas, qui jouent un rôle important. Moi, je vois ça comme une dynamique collective, dont le stress-test viendra vérifier la réalité et le bon fonctionnement.

Propos recueillis par Jean-François Filliatre.

 

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