Stratégie de financement

Les fonds propres ne doivent pas être du luxe, même dans un monde à taux zéro

Créé le

20.09.2021

La dette ne coûte pas grand-chose et permet d’éviter la dilution du pouvoir. Pendant la crise, les entreprises sont parvenues à se financer sans difficulté, grâce au soutien public et à la réactivité du secteur bancaire. Le tissu productif devrait veiller à l’équilibre de ses sources de financement et ne pas négliger les fonds propres.

L’environnement de taux d’intérêt bas, qui s’inscrit dans la durée, a considérablement réduit le coût de la dette pour les entreprises et conduit les établissements de crédit à assouplir leurs conditions d’octroi. Cette tendance n’a pas été remise en cause à l’occasion de la crise de la Covid. Les mesures mises en place très rapidement à partir de mars 2020, notamment le déploiement des prêts garantis par l’État (PGE) en une semaine, ont permis de maintenir l’accès au crédit et de répondre à une demande de financement exceptionnellement élevée.

Dans ce contexte, les banques ont joué un rôle essentiel via le déploiement particulièrement rapide des PGE sur l’ensemble du territoire malgré des contraintes opérationnelles lourdes. Les moratoires sur les crédits qu’elles ont consentis ont aussi permis à de nombreuses entreprises de reporter jusqu’à six mois le remboursement de leurs prêts. Ainsi, de façon atypique pour une année de forte contraction de l’activité, les volumes de financement aux entreprises ont très nettement augmenté, le coût du financement a baissé et les conditions d’octroi de crédit se sont assouplies en 2020.

Conséquence logique, l’endettement financier brut des entreprises a fortement augmenté en 2020. Il s’est toutefois accompagné d’une hausse comparable de leur trésorerie, limitant ainsi la hausse de leur endettement net. Sur le premier semestre 2021, cet endettement net s’est même réduit, attestant des liquidités importantes dont disposent les entreprises. De plus, les premiers retours des entreprises ne révèlent pas de difficulté particulière à rembourser leurs prêts. Ce constat agrégé masque cependant des situations individuelles diverses. Dans un contexte de sortie de crise et de relance de l’investissement, la question de la solvabilité des entreprises demeure toutefois essentielle.

Le mode d’ordre de la diversification des financements

Le crédit bancaire reste le mode de financement de l’investissement privilégié par les entreprises françaises. Une étude de la Banque de France [1] indiquait qu’en moyenne 60 % de leur investissement était financé par crédit bancaire, le reliquat étant financé par du financement obligataire, du résultat non distribué ou de la trésorerie. Cette répartition varie néanmoins selon la taille de l’entreprise, les plus grandes entreprises ayant moins recours au crédit bancaire. Cette prévalence du financement bancaire en France peut s’expliquer par plusieurs facteurs, dont une sélection qui se fait davantage par les quantités que par les prix dans le secteur bancaire français.

De manière plus générale, le recours à l’endettement n’affecte pas la gouvernance de l’entreprise et bénéficie d’un traitement fiscal favorable. Toutefois, un endettement élevé peut influer sur les décisions des entreprises, et en particulier peser sur leur investissement mais également sur leur solvabilité.

Une analyse des bilans d’entreprises réalisée par la Banque de France [2] soulignait que, même si les PME ont sensiblement renforcé leurs fonds propres entre 2011 et 2019, environ 20 % pouvaient être considérées comme sous-capitalisées avant la crise Covid [3] . Pourtant, les fonds propres sont un facteur de résilience et une garantie de solidité financière vis-à-vis des créanciers. Ils permettent aux entreprises d’être plus autonomes dans les décisions financières et limitent les risques de défaillance en jouant un rôle contracyclique d’amortisseur en cas de choc.

Ces fonds propres proviennent en grande partie des résultats mis en réserve par les entreprises, en particulier pour les plus petites (55 % du passif des TPE, 41 % de celui des PME et 34 % de celui des ETI-GE). Le financement interne est d’ailleurs plus simple pour l’entreprise que le financement externe, qui nécessite davantage de démarches. En revanche, il requiert un certain niveau de rentabilité, dans la mesure où l’alimentation des fonds propres dépend de la capacité à dégager un résultat positif, post-investissement. En la matière, les résultats des entreprises françaises doivent être challengés versus leurs homologues européennes (voir encadré).

Les entreprises peuvent aussi choisir d’ouvrir leur capital à des investisseurs, appartenant ou non à l’entreprise, et les pouvoirs publics ont encouragé la mise en place de plusieurs solutions, développées en réponse à la crise ou antérieures à celle-ci, visant à favoriser la croissance des fonds propres des entreprises.

Fonds propres : les pistes du capital investissement et de l’actionnariat salarié

Le financement externe ne se fait pas seulement par le marché. Les entreprises non cotées peuvent aussi ouvrir leur capital, en ayant recours aux acteurs du capital-investissement. Cette industrie s’est beaucoup développée en France ces dernières années, avec l’émergence d’un écosystème diversifié ciblant des secteurs, tailles d’entreprises, stades de développement ou zones géographiques variés. Les fonds accessibles aux particuliers se développent également et des initiatives émergent pour entretenir cette dynamique, à l’image de la création de fonds liquides dits evergreen et du succès du fonds Entreprises 1 lancé par Bpifrance en octobre dernier.

Le capital-investissement reste néanmoins un outil destiné à des entreprises ayant d’importantes perspectives de croissance, par exemple dans des secteurs innovants. Certaines entreprises restent par ailleurs prudentes face à ce mode de financement, qu’elles jugent trop invasif du point de vue de leur gouvernance, ou trop chronophage en termes de recherche d’investisseurs. Les entreprises doivent toutefois avoir conscience qu’au-delà du financement qu’ils apportent, les fonds d’investissement peuvent avoir une réelle valeur ajoutée, notamment en termes de conseil.

L’actionnariat salarié offre aux entreprises une alternative pour le renforcement de leurs fonds propres. Il permet un meilleur alignement des intérêts des salariés actionnaires et des dirigeants ainsi qu’un meilleur partage de la valeur. Créé en 1967, l’actionnariat salarié a été régulièrement réformé et la loi PACTE, adoptée en mai 2019, a ouvert de nouvelles perspectives en matière d’association des salariés au capital et à la gouvernance des entreprises. Ce nouvel environnement réglementaire semble avoir encouragé de nombreuses entreprises, et les premiers résultats pour 2020 confirment la résilience de ce mode de financement face à la crise. Le baromètre Amundi de l’actionnariat salarié [4] montre son succès : depuis 2013, le montant des encours a plus que doublé, tout comme le nombre de bénéficiaires. En 2019, la France était le 1er pays européen de l’actionnariat salarié en volume (près de 110 Md€), mais aussi en nombre d’actionnaires salariés (près de 3 millions, soit 40 % des salariés actionnaires en Europe). Le dispositif reste pourtant peu sollicité, surtout de la part des PME (en 2019, seules 4 % des PME avaient ouvert leur capital à leurs salariés). Les trois premiers obstacles cités sont la méconnaissance du dispositif, les problèmes de confidentialité des informations destinées aux actionnaires et les risques de dilution du pouvoir.

Une palette d’outils récemment étoffée

Que le financement externe se fasse grâce aux salariés ou aux investisseurs privés (capital-investissement ou marché), il est essentiel d’avoir des outils permettant de flécher l’épargne des ménages vers le renforcement des fonds propres des entreprises.

À cet égard, la loi PACTE a modernisé les supports d’épargne afin d’assurer une meilleure mobilisation de l’épargne des ménages – avec un niveau de diversification adapté et une prise de risque contrôlée – vers le financement en fonds propres de l’économie. Les solutions développées visent à trouver un équilibre entre développement de sources alternatives de financement pour les entreprises, protection des investisseurs particuliers et amélioration de la rentabilité de leur portefeuille (réforme de l’assurance vie favorisant les fonds de capital-investissement evergreen permettant des retraits réguliers de capital, création du plan d’épargne retraite (PER) favorisant l’investissement en fonds propres, réforme du PEA et du PEA-PME…). Les premiers résultats sont positifs et suggèrent que la contribution des produits mentionnés au financement des PME et ETI devrait s’améliorer.

Le plan France Relance contient également un volet centré sur le renforcement des fonds propres des TPE, PME et ETI françaises, afin de les aider à restaurer leur capacité d’investissement. Ces mesures ont été pensées afin de répondre aux différents besoins des entreprises :

– la baisse des impôts de production (− 10 Md€ par an dès 2021 et de manière pérenne) permet d’améliorer la rentabilité des entreprises ;

– le label Relance permet de mobiliser l’épargne vers les fonds d’investissement qui apportent des financements en fonds propres ou quasi-fonds propres aux entreprises françaises, en particulier aux PME et ETI, et dont la politique d’investissement est guidée par un ensemble de critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance. Fin août 2021, 199 fonds bénéficiaient déjà du label pour un encours sous gestion dépassant 22 milliards d’euros ;

– le nouveau Fonds France Relance État-Régions (FFRER) permet à des fonds régionaux et interrégionaux de bénéficier d’un abondement de l’État pour un total de 250 M€ pour renforcer leur capacité à investir dans des PME régionales, notamment les petites PME de moins de 50 salariés ;

– les prêts participatifs et obligations Relance, d’une maturité de huit ans, offrent une solution de financement très subordonnée aux entreprises françaises. Ces produits, qui s’insèrent entre la dette et les fonds propres, se caractérisent par un différé d’amortissement très important. Ils s’adressent à des entreprises n’ayant pas accès aux instruments de marché et ne souhaitant pas modifier leur gouvernance. Ces deux produits, accessibles aux PME et ETI françaises, sont distribués jusqu’à l’été 2022. Il est utile que les entreprises se saisissent de ces instruments, plus intéressants en termes de solvabilité qu’un prêt classique, et qu’elles utilisent le différé de remboursement long au bénéfice de la reprise de leur investissement.

L’environnement de taux bas offre un accès facilité au crédit à un coût très abordable, et mène à s’interroger sur l’opportunité de lever des fonds propres. Il convient toutefois que les entreprises gardent une optique de long terme dans leur choix de financement afin de trouver le juste équilibre entre endettement et fonds propres, en cette sortie de la crise Covid qui a démontré, si besoin était, que les fonds propres constituent un puissant facteur de résilience.

 

 

 

1 « The financing of investment: firm size, asset tangibility and the size of investment », Document de travail n°777, Banque de France, juillet 2020.
2 Rapport de l’Observatoire du financement des entreprises « Les fonds propres des TPE et PME », mai 2021.
3 C’est-à-dire ayant des fonds propres inférieurs de moitié aux dettes.
4 Baromètre Amundi 2021 de l’actionnariat salarié, juillet 2021.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº860
Notes :
1 « The financing of investment: firm size, asset tangibility and the size of investment », Document de travail n°777, Banque de France, juillet 2020.
2 Rapport de l’Observatoire du financement des entreprises « Les fonds propres des TPE et PME », mai 2021.
3 C’est-à-dire ayant des fonds propres inférieurs de moitié aux dettes.
4 Baromètre Amundi 2021 de l’actionnariat salarié, juillet 2021.