L’historien des banques s’impose toujours la modestie car, depuis le Moyen Âge, elles n’ont parfois pas su tirer les leçons de l’Histoire : la seule devise possible est donc la prévisibilité… de l’imprévisibilité. Il faut parier sur « les banquiers
À chaque époque et sur chaque Place, une communauté de banques a su résister aux irruptions de crises, faire preuve d’une capacité d’anticipation, se prémunir contre « les esprits
1. Le retour du risque de contagion
Ce qui frappe l’historien au sujet de la crise de 2008, c’est un nouveau phénomène de contagion, sur plusieurs places vacillant au bord du gouffre et de la panique. On a déjà connu de tels soubresauts de psychologie collective et de crise de confiance, dans les années 1830-1850, en 1878-1891, tant en Angleterre qu’en France, et plus encore en 1931-1932, après la chute du Credit Anstalt. En 2007-2008, de la crise de Bear Stearns à celle de Lehman Brothers, la méfiance s’est répandue aux États-Unis, avant de glisser en Europe (ABN-AMRO, RBS, Fortis, Monte dei Paschi di Siena, Dexia, etc.). On peut observer à chaque fois un enchaînement entre un incident (information sur l’illiquidité d’un client ou d’un produit, comme en août 2008 à propos de fonds de titrisation), des doutes quant à la solvabilité et aux capacités de refinancement de tel client ou telle banque, et des tremblements qui ébranlent les places bancaires.
2. Les fièvres haussières
Les fièvres spéculatives sont récurrentes. Le secteur de la promotion immobilière a toujours été source de troubles. Le Crédit mobilier des frères Pereire s’est effondré en 1867, notamment à cause de lourdes créances sur ses filiales immobilières. À la fin des années 1920, Albert Kahn a surinvesti dans des projets de promotion dans le Nord et à Boulogne-Billancourt. Au tournant des années 1990, Indosuez a été affaiblie par des financements de grands programmes d’aménagement à Paris. On a redouté, au tournant des années 2010, de mini-crises causées par des financements osés de firmes de centres commerciaux nombreuses et gigantesques aux États-Unis ou en Chine. Mais la pierre a toujours fasciné par le côté grandiose de ses développements et par l’apparence de la sécurité « réelle » des immeubles servant de gage aux crédits.
Or, lors de la crise des subprime, on a une fois de plus constaté que les sociétés bancaires spécialisées (comme Countrywide) ou les agences de banques de détail qui avaient accordé trop de prêts aux clients particuliers achetant une maison dans des lotissements immenses, dans l’Ouest des États-Unis notamment, ont franchi les limites de l’excès de risque. À leur décharge, elles ont été portées par la vague idéologique qui encourageait – via les associations représentant des minorités sociales et parmi les élus (du président Clinton aux parlementaires et gouverneurs) – la promotion sociale des petits-bourgeois et des couches populaires supérieures et donc leur accession au statut de propriétaire de leur logement – avec souvent des crédits à la consommation pour l’équiper, d’où de fatales distorsions cognitives quant à la capacité de durabilité d’un tel
Les fièvres haussières sont banales en Histoire. Des financements excessifs accordés aux négociants en matières premières ont ouvert la voie à des spéculations, comme celle sur le cuivre qui a fait chuter le Comptoir d’escompte de Paris en 1889. Des crédits trop « faciles » à de grandes entreprises ont fait tressaillir des banques en 1907 (New York, Paris) ou fissuré des places bancaires au début des années 1930. La gestion de portefeuilles financiers par des groupes bancaires (en ancêtre de la gestion d’actifs) ou de portefeuilles de devises sur le marché des changes a pu aussi s’avérer aléatoire en cas de crise des marchés : la fameuse « gestion pour compte propre » a toujours représenté un risque.
Les banquiers peuvent difficilement identifier le seuil du « retournement », quand l’économie globale d’un secteur atteint le plafond de crédit au-delà duquel on dérive vers le surendettement, du promoteur immobilier comme de l’acheteur du logement, ou quand les marchés sont devenus trop volatils. La rationalité des analyses des risques, toujours disponibles et « raisonnables », se heurte à l’irrationalité provoquée par la compétition entre banques et par des taux de croissance sectoriels et régionaux favorables, sans qu’on puisse identifier quand le boum cyclique est censé culminer. C’est l’esprit panurgiste qui peut troubler la perception des réalités par des banques parfois victimes d’un aveuglement jusqu’au-boutiste, sans que l’on sache quand on est « au bout » du cycle. Les publications académiques sur le « management
3. Les risques de l’innovation financière et bancaire
Chaque révolution bancaire a bénéficié d’innovations stimulantes. La première a vu apparaître les émissions syndiquées de valeurs d’équipements (project financing), comme dans les chemins de fer et les canaux, de grosses lignes de titres au profit d’États étrangers. La deuxième aura vu naître le crédit à moyen terme, l’affacturage, les eurocrédits (vers des clients étatiques ou privés). Outre la gestion d’actifs, la troisième a été riche en « nouveaux produits », et en particulier les dérivés et la titrisation des crédits en valeurs plurisectorielles et plurirégionales permettant une banalisation garante de la « disparition » des risques… Elle a cru pouvoir faire bénéficier d’une large et immense mutualisation des risques de crédits des sociétés multinationales mais surtout des États : d’énormes « matelas » d’eurodollars, de pétrodollars, d’Asian dollars, épaissis par les gigantesques disponibilités chinoises, ont alimenté ces flux. Une telle « croyance » a laissé penser que toute crise de liquidité (puis de solvabilité) était devenue improbable !
Jadis, la première révolution bancaire s’est mal terminée à cause de la fameuse crise de l’Argentine en 1890, qui a fait tomber la merchant bank Baring et secoué les places européennes. Celles-ci ont dû mettre sur pied des syndicats d’émission interbancaires, afin de mieux partager informations et garanties. La Grèce elle aussi a (déjà) souffert à plusieurs reprises. Un modèle de la crise financière de pays émergents a pu être dessiné par les experts de l’époque puis par les historiens. On l’a oublié au début de ce siècle, d’où les quasi-défauts de la Grèce ou de Dubaï.
4. Le risque d’épauler les jeunes pousses
L’ex Crédit Lyonnais s’est voulu « la banque des PME » sous l’impulsion d’un État désireux de renouveler le tissu de la croissance française au tournant des années 1990. Mais « le pouvoir de dire oui », comme le proclamaient les publicités de la banque, a débouché sur un excès de prêts aux PME et sur d’énormes déboires, contribuant à sa chute en 1993. En 2001-2002, c’est la « nouvelle économie » numérique qui, aux États-Unis et en Europe, a nourri des flots d’inquiétude quant au sort des créances portées par les établissements bancaires. En revanche, depuis une douzaine d’années, nombre de jeunes pousses ont vacillé car elles ont mal maîtrisé une croissance trop rapide et les besoins de trésorerie qui en découlent, d’où l’attrait des financements collaboratifs (crowdfunding).
Même sans crise véritable, les banques jouant la proximité avec l’innovation doivent veiller au grain et surtout se doter des moyens de soupeser la viabilité de clients engagés dans des branches innovantes. Elles doivent renouveler leur agilité afin de déterminer si les jeunes pousses qu’elles doivent accompagner sont assurées de la durabilité apte à soutenir la liquidité de leurs dettes et leur possibilité de cotation boursière. Or, pendant la première révolution industrielle des années 1830-187, nombre de PME ont été balayées par les graves récessions, ce qui a entraîné des crises bancaires. Des
Alors que les « leçons de l’Histoire » sont toujours disponibles, il faudrait prendre la peine d’en analyser les liens avec le temps présent, afin de mieux anticiper sur les risques de crise.