Royaume-Uni

Les credit unions endossent une mission d’inclusion financière

Créé le

09.09.2014

-

Mis à jour le

12.09.2014

Originaires des pays en développement et présentes dans le monde entier, les credit unions jouent un rôle notable au Royaume-Uni pour l’accès des plus pauvres à l’épargne et au crédit. Entreprises sociales, elles se doivent d’assurer leur viabilité économique, sans perdre de vue leur mission originelle.

Comment se pose la question de l’exclusion bancaire au Royaume-Uni ?

Depuis une dizaine d’années, c’est un enjeu politique majeur pour le gouvernement. Il a deux facettes :

  • la nécessité de disposer de services financiers adaptés aux personnes à bas revenus ou qui se voient financièrement fragilisées par des circonstances ;
  • l’importance de l’éducation financière et de la confiance de la population à l’égard du système bancaire.
Une des avancées majeures en matière d’inclusion financière a été l’introduction en 2002 du compte bancaire de base.

En quoi consiste ce compte ?

C’est un compte transactionnel. Ses caractéristiques varient quelque peu d’un établissement à l’autre, mais deux sont communes à tous : le compte bancaire de base ne comprend pas de chéquier et n’autorise pas les découverts. Il prévoit une carte, soit de débit, soit seulement de retrait. Cette dernière suffit souvent pour les personnes en situation de grande vulnérabilité. Cette initiative a permis de doter 1,1 million de personnes d’un compte bancaire. Mais il reste aujourd’hui du travail sur la question des frais facturés : un rapport montre en effet que ce compte a profité à un quart des bénéficiaires qui peuvent désormais mieux gérer leur argent. Dans la moitié des cas, cela n’a pas eu d’impact majeur. Mais dans un autre quart des cas, ce compte a placé les clients dans des situations financières plus dégradées du fait des frais facturés en cas d’incidents.

Quel est le coût mensuel de ce compte pour le client ?

Il ne coûte rien, comme la plupart des offres bancaires pour les particuliers au Royaume-Uni. Mais rien n’est gratuit dans la vie. Alors qui paie ? Les clients qui ne savent pas bien gérer leur budget ou qui rencontrent des difficultés financières. Les banques facturent des frais liés à leur comportement, sanctionnant des découverts – quand bien même ceux-ci ne seraient pas censés se matérialiser – ou des prélèvements rejetés.

D’autres initiatives pour favoriser l’inclusion bancaire ont-elles depuis lors vu le jour ?

On assiste à une utilisation accrue des cartes de débit prépayées. Il ne s’agit pas d’un compte en banque, mais cela fonctionne de manière similaire. Elles peuvent être conçues suivant le modèle des « jam jar accounts », littéralement des « comptes pots de confiture ». Autrefois, lorsque les ménages vivaient uniquement avec du cash, ils utilisaient des pots de confiture vides pour mettre de côté l’argent du loyer dans l’un, les dépenses d’alimentaire dans un autre, les frais pour le gaz dans un troisième… Les « jam jar accounts » reproduisent ce fonctionnement et lorsque le client a une rentrée d’argent, le montant du loyer, par exemple, est gelé jusqu’à son paiement. Le gouvernement soutient le développement de ce produit. Il est en effet en train de faire évoluer le système d’indemnisation des bénéficiaires des minima sociaux vivant en HLM. Alors qu’avant, il versait l’argent du loyer directement au bailleur social, il a décidé, dans un souci de responsabilisation des bénéficiaires, de le leur transférer en direct, à charge pour eux de payer leur loyer en temps et en heure. Un compte « jam jar » peut les y aider.

Qu’en est-il des autres services financiers ?

L’inclusion financière n’est en effet pas uniquement une question d’accès aux comptes transactionnels. Il s’agit aussi de rendre disponibles le crédit, l’épargne, l’assurance et le conseil. Le crédit, en particulier, est un sujet important. Au Royaume-Uni, les particuliers ont accès au crédit quoi qu’il arrive… moyennant des taux d’intérêt exorbitants. Un marché très sophistiqué du crédit subprime s’est développé, autour du crédit immobilier, des « payday loans », des « money shops », des « pawn shops » ou encore des « cash converters ». Ces acteurs sont extérieurs au système bancaire traditionnel et bénéficient d’une réglementation plus légère. Ils peuvent en particulier fixer le taux d’intérêt de leur choix, qui est très élevé.

Pourquoi les credit unions se sont-elles développées ?

Au Royaume-Uni, les credit unions ont fait leur apparition dans les années 1960. Le système était importé par les migrants d’origine caribéenne. C’était principalement une réponse aux difficultés rencontrées pour accéder au crédit et à l’épargne. L’idée était de proposer à ces personnes d’épargner et d’emprunter à un taux d’intérêt « raisonnable ». Ce taux devait être meilleur que celui que ces personnes pouvaient trouver ailleurs. Les credit unions se sont d’abord développées dans les quartiers à forte densité de pauvreté, avant de se diversifier. Elles sont une alternative aux prêteurs dont nous venons de parler, qui pratiquent des taux d’intérêt très élevés.

Quelles sont les principales différences entre les credit unions et les banques traditionnelles ?

Elles reposent sur l’adhésion de membres qui partagent un lien : ils peuvent appartenir à une même entreprise (Bristish Airways, par exemple), un même secteur d’activité (les taxis londoniens), une même localité (Manchester)… Leur gouvernance est démocratique et suit le principe « un membre égale une voix ». Elles sont soumises à leur propre cadre réglementaire, différent de celui des banques. Leur offre est tournée vers l’épargne et le crédit consommation. Certaines proposent aussi des prêts immobiliers et des comptes transactionnels.

Les fonds qui sont prêtés par ces credit unions proviennent-ils uniquement de l’épargne des membres ?

En effet, c'est le cas, et c’est une différence notable avec la banque traditionnelle. Les credit unions ne vont pas sur les marchés financiers. Au Royaume-Uni, toutefois, le gouvernement a choisi de mettre en place, entre 2006 et 2011, un fonds de croissance pour l’ inclusion financière [1] , pour augmenter la capacité de prêt des credit unions, partant du constat qu’elles étaient les mieux placées pour servir les communautés à bas revenus. A cette occasion, beaucoup d’argent a été injecté dans le secteur et les credit unions ont vu leur nombre de membres augmenter sensiblement. Le revers de la médaille, c'est qu’elles ont été de plus en plus perçues comme des « banques pour les pauvres ». Pourtant, pour équilibrer leur modèle économique, les credit unions doivent s’appuyer sur une clientèle diversifiée. Il est impossible de dégager suffisamment d’excédents pour garder à flot une institution avec seulement des prêts de tout petits montants – quelques centaines de livres sterling – et à des taux d’intérêt raisonnables. Elles ont besoin de réaliser également de plus grosses opérations. Enfin, les clients à bas revenus nouvellement recrutés par les credit unions réclament davantage de temps d’accompagnement par les conseillers et génèrent davantage de créances douteuses.

En quoi consiste l’épargne dans une credit union ?

Les membres acquièrent des parts, mais celles-ci sont considérées comme des dépôts que le membre peut retirer à tout moment. Au Royaume-Uni, le principe veut qu’une fraction du remboursement d’un prêt vienne abonder le compte épargne du membre. Ce n’est pas stricto sensu obligatoire, mais la pratique est ancrée dans la culture du secteur, suivant le principe « épargnez en même temps que vous empruntez ». Avant la mise en place du fonds gouvernemental, les credit unions avaient pour habitude d’également demander d’épargner avant d’obtenir un prêt. Mais pour attirer des personnes en difficulté financière avec un besoin urgent de crédit, il est difficile de conserver cette exigence. Le client potentiel opterait alors pour les prêteurs alternatifs, facturant des taux très élevés. Cette pratique de l’épargne préalable a donc été abandonnée par beaucoup d’acteurs.

Pourquoi avoir mis en place ce système d’épargne forcée en marge du remboursement d’un prêt ?

Ce système est critiqué par certains conseillers financiers qui estiment que les clients auraient davantage intérêt à utiliser l’intégralité des montants versés au remboursement du prêt. Cela coûterait moins cher à l’emprunteur qui pourrait finir de rembourser plus tôt. Les credit unions ne voient pas les choses ainsi : pour elles, il est essentiel que les clients accumulent des actifs. Cela change la manière dont ils se perçoivent, car ils peuvent alors se dire « j’ai de l’épargne », eux qui n’ont jamais réussi à mettre de l’argent de côté tout au long de leur vie. Épargner est fondamental pour rétablir la stabilité financière d’une personne. La démarche des credit unions est donc très différente de celle des institutions de microfinance, qui se concentrent sur le crédit.

Est-ce aussi une manière de faire en sorte que les clients aient de moins en moins besoin d’emprunter pour faire face aux urgences ?

Oui, mais seulement dans une certaine mesure. Le principe des credit unions repose tout de même sur le principe de l’épargne et de l’emprunt en parallèle. En cas de besoin, au lieu de toucher à son épargne, un membre sera incité à prendre un crédit. Pour encourager cela, elles offrent des assurances décès gratuites dont l’indemnisation prévue est proportionnelle au montant présent sur le compte épargne au moment de la disparition du titulaire. Un membre qui a besoin de 2 000 livres pour l’achat d’une voiture préférera les emprunter plutôt que de toucher aux 3 000 livres qu’il a épargnées : s’il décède, sa famille touchera 6 000 livres et le prêt souscrit sera effacé. Un tel dispositif favorise la stabilité de l’épargne.

En Roumanie, le système va même plus loin : l’argent déposé par le membre l’est à vie. Pour retirer son argent, il faut quitter la credit union ou mourir. Les besoins ponctuels sont couverts par des crédits. C’est une manière d’inciter les gens à injecter de l’argent dans la communauté.

À combien s’élèvent les intérêts chargés pour les crédits et versés au titre de l’épargne ?

Le taux servi aux épargnants devrait théoriquement être meilleur que celui des banques. Dans les faits, il dépend de l’efficacité de la gestion de la credit union et de sa politique de crédit. Il avoisine en général 2-3 %. Sur le crédit, les taux sont élevés, de l’ordre de 13 % en TAEG pour un prêt standard. Ils peuvent parfois être plus faibles, mais aussi plus élevés, comme pour les crédits de tout petit montant et à haut risque, jusqu’à 26 %. Cela peut paraître très élevé mais il faut bien voir les coûts qui sont associés à de tels crédits. L’alternative, c’est la carte de crédit, qui fait beaucoup plus de dommages parmi les clientèles à bas revenus, car elles n’exigent de rembourser qu’une partie de la dette alors que les intérêts, eux, continuent de s’accumuler.

Les credit unions ont-elles une action particulière en matière d’éducation financière ?

Oui, c’est essentiel. Il ne s’agit d’ailleurs pas tant d’une éducation financière sous forme de classes – les membres ont de toute façon peu de motivation à les suivre –, mais bien davantage d’une éducation informelle, à travers les échanges avec les employés. La formation des conseillers sur ces sujets est cruciale, en particulier en matière de savoir-être avec les clients fragiles. Cela nécessite une ouverture d’esprit et une communication sans condescendance qui fait de ce travail un métier à mi-chemin entre celui de banquier et de celui de travailleur social.

Ces conseillers sont-ils évalués et rémunérés sur les ventes qu’ils réalisent ?

Non. Ces clients réclament du temps de la part du conseiller qui devra rester vigilant pour que l’activité reste viable économiquement. Mais il ne s’agit pas de mettre le client dehors le plus vite possible !

Comment assurer la viabilité économique des credit unions ?

Gérer une credit union est cher. Si, au départ, le secteur reposait beaucoup sur le travail des bénévoles, il est désormais entré dans une phase de professionnalisation. La réglementation se durcit également. Il y a une prise de conscience : si elles veulent survivre, elles doivent être davantage diversifiées, socialement et économiquement. Tout cela conduit à la recherche de davantage d’efficacité dans la gestion et à un mouvement de concentration entre credit unions.

N’existe-t-il pas un risque de perdre de vue l’objectif initial, à force de croissance et de fusion ?

C’est un danger, en effet. Pour éviter ce type de dérive, il faut être très clair sur les valeurs portées par chacune de ces organisations et leur raison d’être. La composition de leur conseil d’administration est cruciale en la matière et il faut recruter les bonnes personnes. En nous empêchant d’aller sur les marchés financiers, la loi protège également le secteur. Enfin, le gouvernement est en train de financer un projet majeur de modernisation et d’expansion des credit unions, basé sur l’idée d’une plus grande collaboration entre elles plutôt que sur leur fusion. Cela leur permettra d’offrir des services financiers modernes tout en restant locales et proches de leurs membres. Je suis donc tout à fait optimiste.

1 Financial Inclusion Growth Fund.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº328
Notes :
1 Financial Inclusion Growth Fund.