L’initiative Monnet

« Les banques veulent reprendre en main les moyens de paiement européens »

Créé le

14.10.2010

-

Mis à jour le

11.01.2011

Si PayFair et EAPS ont entamé leur activité, Monnet est encore un projet en étude. D’une réflexion franco-allemande, il est passé à un échange entre sept pays européens. En janvier, les banques partenaires rendront leur verdict sur la viabilité ou non du réseau.

En mai, vous annonciez la création d’un consortium destiné à réfléchir sur la faisabilité du projet Monnet. Où en êtes-vous ?

Monnet en est au stade de l’étude de faisabilité. Le projet est parti de discussions entre les banques françaises et les allemandes. Puis, au congrès de Madrid en mai 2010, le jeu a été ouvert : 24 banques issues de sept pays [1] ont adhéré à l’étude de faisabilité et en assurent à présent le financement. En janvier, la décision sera prise de créer ou non une société pour lancer l’activité. Quatre groupes de travail ont été constitués et deux comités de pilotage mis en place, l’un opérationnel et l’autre stratégique, instances où toutes les banques sont représentées suivant la règle « une banque égale une voix ». Si actuellement 24 banques discutent dans ce consortium, d’autres, qui se sont manifestées plus tard, n’ont pas pu être intégrées dans ces travaux préparatoires. En revanche, elles sont tenues au courant de l’avancée des discussions pour une adhésion éventuelle si le projet se concrétise.

De quels atouts disposent Monnet pour s’imposer sur le marché de la carte ?

Les banques impliquées dans Monnet représentent 30 % de parts de marché dans leurs pays respectifs, voire beaucoup plus, comme en France, en Italie, au Portugal et en Espagne, où elles couvrent plus de 70 % des volumes des transactions. En France, presque toutes les banques sont présentes et couvrent 90 % des transactions et 93 % des cartes. Monnet est un acteur dont le potentiel est extrêmement important : c’est « Le » projet européen.

Une telle part de marché potentielle ne suffit-elle pas à garantir la faisabilité du projet ?

Non. D’autres questions sont encore en suspens. Il faut tout d’abord définir les services qui vont être inclus dans l’offre, en termes d’e-commerce ou de gestion de la fraude, par exemple. Ce sont ces services qui nous permettront de nous différencier des systèmes concurrents, PayFair et EAPS, mais aussi Visa et MasterCard, qui sont les acteurs en place.

Il faut ensuite décider si Monnet est simplement un système d’acceptation ou si les activités de processing doivent également être mises en commun. Sur cette question, nous pourrons opter pour une géométrie variable : les pays n’ont pas tous investi dans leur réseau de cartes à la même période et certains ne l’ont pas encore amorti et préféreront reporter le changement.

Enfin, il est essentiel d’élaborer le modèle économique. Il fonctionne avec des commissions d’interchange, mais il faut aussi explorer les idées nouvelles que l’on peut avoir. Une fois ces trois points décidés pourront alors être discutés d’éventuels partenariats, pour les opérations internationales hors Europe, avec d’autres réseaux, qu’il s’agisse de Visa, de MasterCard, d’American Express ou d’un autre réseau mondial en cours de constitution, Globalnet.

La France est à l’origine du projet et est représentée par l’écrasante majorité de ses banques. Monnet ne risque-t-il pas de pâtir d’une image de projet franco-français ?

Non. L’Espagne et le Portugal sont aussi représentés par presque toutes leurs banques. Le poids des banques italiennes est également très important. En Allemagne, les Landesbank sont dans le projet EAPS, mais Deutsche Bank, Postbank, Commerzbank et DZ Bank sont présents dans Monnet, soit environ une part de marché de 30 %. Il était d’ailleurs essentiel que le projet parte d’une réflexion franco-allemande car les deux systèmes nationaux sont tellement différents qu’il fallait commencer par trouver le point commun entre eux pour affirmer notre détermination et démontrer la crédibilité du projet.

Pourquoi ne pas admettre d’autres types d’acteurs que les banques elles-mêmes ?

Monnet est délibérément un projet bancaire. Il présente l’intérêt de remettre en cause l’équilibre de marché actuel avec deux grands réseaux de référence. S’il aboutit, le projet Monnet crée une capacité de négociation pour les banques européennes qui n’existait pas jusqu’ici. Les banques veulent reprendre en main la gestion des moyens de paiement européens qui est aujourd’hui sans doute trop déléguée à ces réseaux internationaux.

Émettriez-vous vos cartes sous la marque Monnet ?

Monnet est un nom de code pour le projet. Ceci dit, nous pourrions opter pour une carte sous notre marque avec recours à la sous-traitance chez certains acteurs. Il faut distinguer la marque du processing. L’idée que l’on créerait un outil industriel ex nihilo serait absurde. Par ailleurs, Monnet n’a pas pour vocation à être exclusivement un système de carte traditionnel. Les paiements sur Internet et sur mobile ont été intégrés à l’étude de faisabilité et nous nous posons des questions sur les micropaiements.

Les banques pourront-elles choisir de conserver Visa ou MasterCard en plus de Monnet, y compris pour les flux intra-européens ?

Le cobranding sur les flux hors Europe sera possible. Ce sera l’objet de la négociation avec ces autres opérateurs. Pour le trafic intra-européen, je pense que les banques n’auront aucune raison de le partager avec d’autres à partir du moment où elles auront constitué un réseau européen.

Où en êtes-vous des discussions avec la Commission sur la question des interchanges ?

Elles commencent. Il faut que nous ayons nous-mêmes défini l’architecture de notre modèle économique pour pouvoir dialoguer. Des contacts ont eu lieu avec la Commission, à la fois au niveau de la DG concurrence et de la DG marché intérieur, ainsi qu’avec la BCE sur le registre de la gestion de la fraude. Le principe de l’interchange n’est plus remis en cause par la DG concurrence, les discussions se situent plutôt sur son niveau.

Face à des systèmes comme PayFair qui n’ont pas recours à l’interchange, ne partez-vous pas moins bien armé ?

Non. Si les banques réussissent, elles disposeront d’une offre qui sera supérieure à celle de PayFair en termes de réseau d’acceptation, qui est son handicap majeur. Mais le projet sert d’aiguillon au commerce pour remettre en cause les commissions d’interchange.

PayFair vous fait d’ailleurs de l’appel du pied pour un partenariat. Que lui répondez-vous ?

Tout le monde fait un appel du pied à Monnet. Si le projet aboutit, son poids économique sera tel qu’il deviendra incontournable pour les autres porteurs de projet. Mais pour savoir si ce type de partenariat serait intéressant, il faudrait que le modèle économique soit complètement dessiné.

Est-ce qu’objectivement, Monnet pourrait ne pas voir le jour ?

C’est possible car on ne peut préjuger des conclusions de l’étude et de la décision de 24 banques, mais ce serait un échec...

Pourtant la Commission européenne tient à ce qu’un tel système européen émerge…

Certes mais ses souhaits n’ont pour l’instant pas été suivis d’actes de sa part. Je crois que la Commission se trompe d’analyse sur ce marché : elle ne se fonde que sur les prix de transaction, avec une forme d’obsession sur l’interchange. Elle ne prend pas en compte la sécurité et la résilience qu’apportent les systèmes de paiement. Cette résilience des systèmes cartes a été démontrée au moment de la crise et soulignée par la BCE. La Commission sous-évalue, à mon sens, cet apport. Or, le système interbancaire à quatre coins [2] sur lequel repose Monnet a besoin d’interchanges. C’est essentiel pour financer les investissements initiaux chez toutes les banques qui créeront ce nouveau réseau. Si Bruxelles pose des contraintes telles que le modèle économique ne soit pas viable, il faudra que la Commission assume les conséquences politiques de ce choix.

Le contexte est d’autant plus complexe que des actions des Autorités de régulation de la concurrence sont en cours en France. D’une manière générale, on retrouve à l’échelle internationale une même pression des régulateurs pour faire baisser les interchanges, suivant la théorie, jamais démontrée, selon laquelle la baisse des coûts de transaction augmente le volume des échanges. Mais les modèles utilisés ne prennent pas en compte l’ensemble des coûts inclus dans l’interchange et en particulier celui de la sécurité. De plus, les transactions par cartes se substituent pour une large part aux espèces, quand la Commission cherche à définir un référentiel de prix pour les cartes, elle retient la comparaison avec le coût des transactions réalisées avec des espèces. Nous le prendrons en compte.

1 France, Italie, Espagne, Portugal, Belgique, Allemagne et Royaume-Uni. L’Europe du Nord serait également « très intéressée ». 2 Système où chaque transaction met en jeu 4 acteurs : le porteur de la carte, sa banque (émetteur de la carte), le commerçant et sa banque (acquéreur).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº729 bis
Notes :
1 France, Italie, Espagne, Portugal, Belgique, Allemagne et Royaume-Uni. L’Europe du Nord serait également « très intéressée ».
2 Système où chaque transaction met en jeu 4 acteurs : le porteur de la carte, sa banque (émetteur de la carte), le commerçant et sa banque (acquéreur).