Témoignage

« Je veux promouvoir un capitalisme patient »

Créé le

23.02.2015

-

Mis à jour le

04.12.2015

Avec 3 000 salariés et 50 millions d’euros de chiffre d’affaires, Vitamine T est une entreprise d’insertion emblématique des modèles économiques hybrides, associant rentabilité et impact social. Si, traditionnellement, elle travaillait exclusivement avec des partenaires bancaires issus de l’ESS, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quels sont les interlocuteurs financiers de Vitamine T ?

Depuis sa création il y a plus de 30 ans, le groupe Vitamine T travaille avec des banques « génétiquement » proches de lui et de l’économie sociale et solidaire : le Crédit Coopératif et la Caisse d’Épargne Nord Europe. Mais lors de notre changement d’échelle,·​il y a une dizaine d’années, nous avons été amenés à diversifier nos partenariats bancaires au profit d’acteurs de la finance plus traditionnelle (​CIC et Société Générale), qui représentent aujourd’hui environ 30 % de nos mouvements bancaires.

Il en va de même pour nos financements de haut de bilan. Traditionnellement, nous nous tournions vers des financeurs solidaires comme France Active. C’est toujours le cas aujourd’hui pour l’essentiel de nos besoins, mais de plus en plus, la finance solidaire seule ne saurait répondre aux besoins financiers qu’implique notre changement d’échelle. Par ailleurs, je ne suis pas un dogmatique : les acteurs de l’ESS, et en particulier les entreprises sociales qui exercent comme nous leur activité sur le marché, ne sont pas obligés de ne s’adresser qu’à des partenaires financiers spécialisés.

Trouvez-vous un écho du côté de ces acteurs de la finance traditionnelle ?

Le monde de la finance n’est pas l’ennemi de l’ESS ! Après avoir été longtemps timorés vis-à-vis du secteur de l’ESS, qu’ils regardaient comme vivant essentiellement de subventions et de commandes publiques par nature volatiles, ces acteurs de la finance traditionnelle s’y intéressent aujourd’hui de plus en plus. C’est plutôt une bonne nouvelle, car l’ESS a vocation à irriguer l’ensemble de l’activité économique et sociale du pays, avec ses valeurs propres et son modèle de gouvernance. Et les besoins financiers, notamment en fonds propres, sont immenses si nous voulons réussir le changement d’échelle.

Certaines banques, comme BNP Paribas, deviennent très offensives dans leur offre qui peut se révéler d’une qualité comparable à celle de la finance solidaire, voire parfois meilleure. Elles s’aperçoivent que le secteur de l’ESS adopte de plus en plus les stratégies de gestion et les instruments financiers qu’utilise tout acteur du secteur marchand traditionnel. Les mots « bilan », « gestion », « rentabilité » font leur apparition dans le vocabulaire des acteurs de l’ESS, qui les combinent avec les logiques d’intérêt général. C’est une rentabilité prudente et non spéculative qui est recherchée. Et des groupes comme Vitamine T, de la taille d’une ETI, qui ont de bons fondamentaux économiques, les intéressent. Nous venons par exemple de consulter plusieurs banques pour souscrire un emprunt obligataire de 4 millions d’euros. J’ai été attentif  à ce que – tout en respectant scrupuleusement notre objet et notre impact social – nous soyons traités à part entière comme un acteur économique. Au final, ce sont nos partenaires historiques, France Active et Caisse d’Épargne, qui ont été retenus ; mais grâce à cette consultation, nous avons obtenu un taux très compétitif.

Pour la finance traditionnelle, ce mouvement vers l’ESS répond aussi à une volonté d’éthique – que je crois de plus en plus sincère, après la crise financière qui a ravagé notre économie et provoqué les dégâts que l’on sait. Elle s’ouvre à cette nouvelle façon d’entreprendre qui est amenée à se développer fortement, notamment chez les jeunes générations de dirigeants, dynamique qui va s’accélérer avec la raréfaction de l’argent public et le changement de culture des acteurs eux-mêmes.

La loi ESS de juillet 2014 a-t-elle favorisé ce mouvement ?

Il reste des décrets à publier, mais dans l’intention, oui. Deux dispositions sont particulièrement motivantes :

  • tout d’abord, Bpifrance va pouvoir participer au changement d’échelle des entreprises sociales. Elle reconnaît aussi l’innovation sociale au même titre que l’innovation technologique, et participe au fonds qui y est consacré, le FISO [1] ;
  • ensuite, la loi est inclusive : elle permet à des entreprises sociales sous statut commercial d’entrer dans la grande famille de l’ESS. Cela facilitera l’intervention des acteurs financiers traditionnels.

Le groupe Vitamine T est structuré sous forme d’une SAS dont l’unique actionnaire est une association de loi 1901.  Pourquoi un tel montage ?

Il répond à notre obsession de ne jamais être tenté de sacrifier l’objet social – l’accompagnement de personnes tenues à l’écart du monde du travail, vers un emploi durable ou une formation qualifiante – sur l’autel de la « dictature économique ». L’association n’appartient qu’à elle-même et il n’y a pas de risques de déviation ni de l’objet social ni de l’affectation finale de nos ressources.

La SAS est une holding qui détient plusieurs sociétés commerciales. Au-delà de ce modèle qui est parfaitement adapté à la fois à l’histoire de mon groupe et aux enjeux de son développement,  je préfère les pratiques aux statuts : c’est la gouvernance du modèle qui est importante. Et je conçois bien que des entreprises à statut commercial unique – dès lors qu’elles entrent dans les principes et la définition du périmètre de l’ESS, tels que la récente loi l’a précisé – adoptent d’autres montages juridiques.

Comment convainquez-vous des investisseurs de se rallier à ce modèle ?

Par l’objet social : s’ils s’intéressent à Vitamine T, c’est en premier lieu parce qu’ils vont y trouver une réponse à leur volonté de développer leur propre impact social, sociétal ou environnemental. Ce sont des investisseurs plutôt « éthiques », des entreprises comme Adecco, la Macif ou le groupe hollandais Van Gansewinkel. Ils sont intéressés par un modèle comme le nôtre en ce qu'il combine un impact social important et l’efficacité économique.

Je distingue toutefois deux profils d’investisseurs. Il y a tout d'abord ceux qui, comme les actionnaires minoritaires de Vitamine T (voir Encadré), vont accepter de ne pas être rémunérés pendant leur investissement. En entrant au capital, ils privilégient le long terme et les dividendes en emplois plutôt que des retours financiers de court terme. En revanche, la part de résultat qui leur revient est évidemment mise en réserve au bilan. S’ils décidaient un jour de sortir du capital, ils récupéreraient leur mise à la valeur de l’actif net. Ce n’est donc pas de la philanthropie mais ce n’est pas non plus la recherche d’une survaleur. Et tout au long de leur investissement, ils auront contribué à la création d’emplois et au développement de nouvelles filières, par exemple de la croissance verte.

Par ailleurs, il y a des investisseurs qui veulent une rémunération limitée. Nous n’y sommes pas opposés et d’ailleurs, la loi ESS a prévu le cas : elle encadre la rémunération, impose des réserves supplémentaires… Interdire d’emblée ces dividendes pourrait décourager certains investisseurs privés, dont le secteur a pourtant besoin pour changer d’échelle. Je veux promouvoir un capitalisme patient. Les acteurs financiers qui cherchent une rentabilité rapide ne sont de toute façon pas intéressés par l’ESS, et c’est normal.

Vos actionnaires minoritaires, à l’instar du groupe Van Gansewinkel, sont plutôt des investisseurs « industriels ». Qu’est-ce que cela change ?

Le groupe Van Gansewinkel, spécialiste des déchets, disposait d’une technologie sur les déchets électroniques que n’utilisait pas la France. Ils ont investi dans notre groupe afin de développer leur activité, suivant une logique plus anglo-saxonne de social business.

N’est-ce pas aussi du social business que fait Vitamine T ?

Oui, mais « à la française ». Au niveau mondial, le principe du social business, promu par Muhammad Yunus, part d’entreprises privées qui vont développer une activité à vision sociale, notamment en direction des populations démunies, mais qui à terme, permettra aussi des prises de part de marché. Ces social business visent un impact social et respectent les principes « sans perte, ni dividende », et les développent en périphérie de leur cœur de métier. Danone ou Leroy Merlin [2] , par exemple, ne sont pas des entreprises sociales ! C’est un modèle tout à fait légitime mais différent de ce que fait, par exemple, Vitamine T. Nous sommes un social business parce que l’on place de manière exclusive le projet social au cœur de nos statuts et nous l’exerçons à travers des activités économiques. L’objet de Vitamine T, ce n’est pas  de traiter des déchets électroniques par exemple, mais d’insérer des demandeurs d’emploi. Je n’oppose pas ces deux modèles qui, au contraire, se complètent.

Il y a une certaine réticence, chez certains acteurs historiques de l’ESS, à mesurer l’impact social de leur action. Est-ce votre cas ?

Il peut y avoir une certaine peur à l’égard du monde de la finance traditionnelle et je le regrette beaucoup : la mesure d’impact est parfaitement légitime. Elle est nécessaire, incontournable et courageuse. Trop d’acteurs de l’ESS continuent à fonctionner sur le mode des Trente Glorieuses quand bien même ce sont désormais les Trente Piteuses : la relation avec les pouvoirs publics a évolué sensiblement d’une posture de subvention à celle de la rémunération d’un service. Et la mesure d’impact devient essentielle pour valoriser son action auprès du grand public et des décideurs politiques. Bien sûr, il faut être prudent lorsqu’on appartient au secteur de l’ESS. Ce sont des arbitrages permanents entre l’objectif social et la gestion de l’entreprise. Il y a un secteur qu’il faut préserver de ce compromis : celui des personnes très fragiles, comme les enfants placés en institutions, les personnes sans domicile fixe, les bénéficiaires du Samu social… Tout cela relève de la solidarité et donc d’un financement par la puissance publique.

Comment le groupe Vitamine T mesure-t-il son impact ?

Nous suivons le retour à l’emploi et la sortie de l’exclusion de nos salariés, et ce dans le temps. Nous avons aussi une mesure plus financière, une sorte de « retour sur investissement » pour la collectivité : pour chaque euro de financement public reçu, nous reversons 2,3 euros sous forme d’impôts et de contributions employeurs. Notre plan de développement prévoit de faire passer nos effectifs de 3000 à 5000 en 2020 et notre chiffre d’affaires de 50 millions d’euros à 80. Ce changement d’échelle ne peut se faire sans une hybridation de nos ressources et la mesure d’impact. C’est une belle leçon d’économie, une solution de sortie de crise que l’on peut donner. Et lorsque je vois, au sein du Mouves [3] que je préside, le nombre de jeunes diplômés qui ont envie d’entreprendre tout en donnant du sens à leur entreprise, je suis confiant sur le fait que ce changement d’échelle aura bien lieu.

Le financement suivra-t-il ?

Les besoins de financement en haut de bilan vont être considérables dans les années à venir. Nous avons eu des annonces positives mais le risque est que ce soit insuffisant. Aujourd’hui, les tickets moyens sont de 100 000 euros. Dans cinq ans, ils devraient être de l’ordre de 400 000 euros. Je crains qu’il n’y ait pas assez de liquidité dans le système. Il faut par ailleurs simplifier les procédures de financement pour les entreprises sociales, privilégier des circuits courts et des tours de table très en amont. Pour cela, on a besoin d’une structure qui rassemble les acteurs, notamment les banques et les pouvoirs publics, dès qu’un business model fait ses preuves.

1 Fonds de l’innovation sociale, financé conjointement par Bpifrance et les régions (lire aussi l’interview de Benjamin Richard dans Revue Banque n° 782, mars 2015, p. 34), ndlr. 2 Danone et Leroy Merlin ont chacun créé des structures spécialisées dans la promotion du social business, via des fonds (voir, pour Danone, les interviews, p. xx) ou des incubateurs, ndlr. 3 Mouvement des entrepreneurs sociaux.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº334
Notes :
1 Fonds de l’innovation sociale, financé conjointement par Bpifrance et les régions (lire aussi l’interview de Benjamin Richard dans Revue Banque n° 782, mars 2015, p. 34), ndlr.
2 Danone et Leroy Merlin ont chacun créé des structures spécialisées dans la promotion du social business, via des fonds (voir, pour Danone, les interviews, p. xx) ou des incubateurs, ndlr.
3 Mouvement des entrepreneurs sociaux.