2,5 milliards de personnes dans le monde ne sont pas bancarisées. Pourquoi est-il crucial de les insérer dans le secteur financier formel ?
Des études ont montré une corrélation positive entre le taux d’accès aux services financiers et le taux de croissance d’un pays. L’inclusion financière est un passeport vers l’économie formelle. À condition qu’elle soit transparente et juste pour le client, et qu’elle repose sur des modèles viables économiquement, elle permet aux populations de devenir partie prenante de l’économie formelle et ainsi, de participer à l’avancée de leur pays.
Est-ce uniquement un problème d’accès physique aux services financiers ?
La question de l’inclusion financière ne se résume pas au problème de l’accès aux services : cela occulte la dimension « qualité » de cette inclusion. Donner accès à un produit ou service financier que le client n’utilise pas ne peut pas être satisfaisant. Pour le CGAP, l’inclusion financière, c’est certes donner accès aux services financiers, mais à des services qui répondent aux besoins des populations ciblées.
En gardant cela à l’esprit, on peut considérer qu’il existe trois barrières majeures à l’inclusion financière, barrières qui découlent de la perception historique qu’ont les institutions financières à l’égard des populations pauvres : elles seraient trop risquées, trop coûteuses à servir et pas assez rentables. Prenez l’exemple du crédit : avec des méthodes conventionnelles, originer un prêt de 100 euros ou de 1 000 euros engendre des coûts similaires. Mais le revenu, lui, n’est pas le même.
Depuis une vingtaine d’années toutefois, des approches orientées marché de l’inclusion financière font leur apparition. Elles s’inspirent du concept de « base de la pyramide » (BoP), théorisé par
Quels changements cela apporte-t-il ?
Les acteurs se sont aperçus qu’ils pouvaient bien faire tout en faisant du bien. En regardant le sujet de l’inclusion financière à travers le prisme du marché, en mobilisant le secteur privé autour des bons modèles, on se donne en effet la possibilité de changer d’échelle. Un tel impact élargi n’a pas été vu dans l’action des ONG ou du secteur public.
Qu’est-ce qui fait un « bon modèle » ?
Il est essentiel de penser ces clients d’une manière très différente de ceux de nos marchés traditionnels. Quels sont véritablement leurs besoins ? Comment s’adresse-t-on à eux ? Quelle est la réalité de leur vie ? Il y a un concept à la base de l’ensemble de notre travail : celui du coût, pour le client de la base de la pyramide, de rejoindre les fournisseurs de services financiers formels. Ce « coût » prend des formes variées : coût de transport pour se rendre dans l’agence la plus proche, coût d’opportunité car le temps consacré à cette démarche n’est pas utilisé pour des activités productives, coût de la conformité et de la réglementation car il faut obtenir une pièce d’identité officielle. Il y a aussi un coût social et culturel, par exemple pour un Musulman à qui on ne propose que de la finance conventionnelle et non
Quel est le risque si l’on ne prend pas en compte ces besoins spécifiques des clients base de la pyramide ?
Le risque est de concevoir un produit qui ne sera pas véritablement utilisé par le client. Prenez l’exemple des services financiers sur mobile. Selon le
Ce type d’écueil se rencontre-t-il également dans la banque traditionnelle ?
Oui, comme le montre le taux de comptes dormants. Ce dernier peut atteindre 90 % dans certains pays, comme l’a montré un rapport récent du
Pourquoi parler aujourd’hui d’inclusion financière et non plus seulement de microcrédit ?
On a commencé à s’intéresser au sujet des services financiers pour les populations pauvres sous l’effet d’actions comme celle de Muhammad Yunus ou de la BRAC, au Bangladesh, ou encore de la Bank Perkreditan Rakyat, en Indonésie. L’idée qui prévalait alors était que les pauvres étaient trop pauvres pour épargner et qu’il fallait injecter des capitaux dans ce marché via le microcrédit. À sa création, le CGAP était lui aussi focalisé sur la dimension crédit. Nous avons beaucoup travaillé sur le concept, puis nous avons regardé ce qui pouvait venir après. C’était l’épargne et les transactions.
Trois raisons principales poussent les gens à avoir besoin de services financiers. Ils ont tout d’abord besoin d’outils pour leurs transactions au quotidien, pour payer, retirer des espèces ou en déposer. Ils doivent ensuite se protéger contre les risques de la vie, en épargnant, en ayant recours à des produits d’assurance adaptés ou à des prêts d’urgence. Enfin, ils aspirent à améliorer leur vie, par exemple en investissant dans l’éducation de leurs enfants, dans leur petite entreprise ou dans leur logement. Le microcrédit seul ne couvre pas l’ensemble de ces besoins et doit être complété.
Même non bancarisées, les populations à bas revenus n’en ont pas moins accès à des services financiers informels. Comment les deux mondes s’articulent-ils ?
Les populations non bancarisées ont en effet toute une palette de solutions informelles auxquelles elles font appel. Ces solutions sont même sophistiquées et elles se sont institutionnalisées avec le temps. Prenez l’exemple de mon pays, l’Afrique du Sud, et de ses burial societies. Ce sont des regroupements de personnes qui s’engagent à contribuer financièrement aux frais funéraires engagés en cas de décès d’un proche de l’une d’elles. C’est un vrai produit d’assurance ! La limite des services financiers informels est qu’ils n’ont souvent pas le rayon d’action et la puissance de mutualisation des services formels, développés à plus grande échelle. D’autre part, dans le secteur informel comme dans le secteur formel, il est indispensable de s’assurer que le prestataire a le bon comportement vis-à-vis du client, pour éviter des pratiques de prédation.
Parfois enfin, les deux mondes se rejoignent, comme le montre l’exemple des
Les acteurs du secteur privé doivent-ils aborder la question de l’inclusion financière sous l’angle de la
Je crois qu’il est important que les entreprises continuent de travailler avec nous comme elles le font, à travers des
Les banques sont-elles les seuls acteurs à intervenir en matière d’inclusion financière ?
Les banques ont un rôle essentiel : elles ont les instruments pour respecter les réglementations (
Les trois piliers de l’inclusion financière sont donc les banques, les opérateurs mobiles et le secteur de la distribution. C’est à travers ce triptyque que l’on pourra agir à grande échelle avec des modèles économiques viables.