Reportage

Grandir pour survivre : la lutte au quotidien d’une petite coopérative péruvienne

Face à leur difficulté pour obtenir des crédits, des artisans péruviens ont décidé de créer leur propre coopérative d’épargne et de crédit. Si le projet humain est une réussite, la viabilité économique est, elle, plus difficile à obtenir. Rencontre avec la « banque des artisans » sur les rives du lac Titicaca.

Coopérative Pérou

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  • Chucuito et Acora -Pérou

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Revue de l'article

Quand on est artisan dans une zone rurale du Pérou et que l’on n’a ni revenus fixes ni biens pouvant servir de garantie, obtenir un prêt auprès d’une institution financière peut s’avérer un parcours du combattant, voire une gageure. Alors pourquoi ne pas créer sa propre banque ? Tel est le raisonnement tenu il y a une dizaine d’années par les artisans péruviens du CIAP [1], un groupement d’associations fondé en 1992 et qui repose sur les principes du commerce équitable. « Faute de capitaux pour acheter leurs matières premières, les artisans étaient forcés de refuser des commandes, témoigne Bertha Flores Barrientos, la présidente du Conseil d’administration de la coopérative. Nous avions créé un fonds rotatif, qui collectait de l’argent auprès des associations de producteurs membres du CIAP et le reversait à l’une d’entre elles chaque année à tour de rôle. Mais ce n’était pas suffisant. Il fallait l’agrandir. » Et puisqu’ils travaillaient déjà dans un système de codécision, c’est tout naturellement que le choix du statut coopératif s’est imposé pour leur nouvelle entité financière. Ainsi est née la coopérative d’épargne et de crédit des artisans du CIAP.

Bien que disposant d’une agence à Lima et de sociétaires répartis sur l’ensemble du Pérou, son centre névralgique est à Puno, sur les bords du lac Titicaca, au plus près des tisserands de laine d’alpaga. Pour accéder à l’offre bancaire, les artisans doivent devenir individuellement sociétaires : cela passe par une inscription et l’apport de 20 soles (un peu plus de 5 euros), ainsi que le versement mensuel de 10 soles au capital de la coopérative. Ils peuvent alors emprunter, pour leur micro-entreprise ou pour leur consommation personnelle et jusqu’à deux fois le montant de leurs parts dans la coopérative. Les prêts peuvent être garantis par les associations de producteurs elles-mêmes. Il est aussi possible d’épargner, sous forme de dépôts à vue ou à terme.

Une gouvernance basée sur la confiance

Pour beaucoup d’artisans de CIAP, non bancarisés, ce compte est le seul accès à des services financiers formels dont ils disposent. Pour eux, la relation de confiance est donc primordiale. Elle l’est d’autant plus dans un pays comme le Pérou, marqué par de multiples cas de fraude pyramidale, à l’instar de CLAE, une institution qui avait réussi à attirer l’épargne de quelque 200 000 ménages en proposant des taux très alléchants, avant que son fondateur ne disparaisse dans la nature. Pour les artisans de Puno, le fait que la coopérative leur appartienne et qu’elle les connaisse à travers le CIAP est essentiel. « Lorsque mon fils a eu un accident de moto, j’ai dû emprunter pour payer les frais médicaux, raconte Ayde, une tisserande d’Acora, petit village à une heure de route de Puno. Mais je n’ai pas pu rembourser dans les temps l’institution financière qui m’avait accordé le crédit et j’ai dû payer 50soles de frais de retard. Je ne les avais pas. Je me suis alors tournée vers la coopérative qui m’a tout de suite prêté car je ne suis pas une étrangère pour elle. Depuis, je sais que je peux compter sur elle. »

Qui dit coopérative dit gouvernance partagée : Conseil d’administration, de surveillance, Comité d’éducation financière, Comité électoral… les membres de la coopérative sont invités à participer à la gestion de « leur » banque. C’est le cas de Bertha, à qui a été confiée la charge de présider le Conseil d’administration, un poste pour lequel elle est seulement défrayée et qu’elle assume en plus de son métier. Cela demande du temps que tous les sociétaires n’ont pas. « Il est difficile d’assister aux réunions de la coopérative, regrette Genoveva, une tisserande de l’association Sur Andino, basée dans le hameau de Chinchera à une demi-heure de route de Puno. Ce sont les autres membres de l’association, ceux qui ont un prêt avec la coopérative, qui s’y rendent et nous font le compte rendu. » Pas facile non plus de trouver tous les mois les 10 soles nécessaires pour rester sociétaires, car leurs revenus sont très aléatoires et dépendants des commandes de la centrale d’achat et d’exportation de CIAP.

Un élargissement nécessaire

Face à la faible capacité d’épargne de ses membres, la coopérative a donc dû faire évoluer son modèle. Il y a deux ans, elle a mis fin à l’exclusivité des artisans du CIAP et s’est ouverte à toutes les professions : autres artisans, commerçants, petits producteurs… Les sociétaires d’origine ne représentent aujourd’hui plus que 35 % du total. Ce qui les amène à se sentir quelque peu dépossédés de « leur » banque. « En tant que membres du CIAP, nous aimerions avoir accès à des taux d’intérêt [2] plus avantageux pour nos prêts, mais ce n’est pas le cas », soulève Genoveva.

Et avec un peu plus de 1 500 sociétaires à son actif, la coopérative peine encore à trouver son équilibre économique. Si avoir peu de sociétaires facilite la gouvernance, cela limite aussi le champ d’action de la structure en matière de crédit. « Pour l’achat de la matière première, nous pouvons aller trouver la coopérative, car cela ne représente pas des sommes importantes, témoigne Teofilo, lui aussi artisan mais qui travaille également pour l’université locale. Au-delà de 3 000 soles (environ 80 euros), il faut se tourner vers d’autres institutions financières. » Ainsi, pour financer des travaux dans son logement, il a dû aller frapper à la porte de la banque publique Banco de la Nacion où il dispose d’un compte en tant que salarié. Pour les autres, il faut aller trouver les caisses rurales ou les institutions de micro-finance qui se sont multipliées depuis la création de la coopérative, mais qui s’avèrent souvent moins souples qu’elle dans l’octroi des prêts.

Consciente de ses capacités limitées, la coopérative cherche à attirer davantage d’épargne pour pouvoir octroyer davantage de crédits. Outre l’ouverture à l’ensemble de la population, elle est en train de mettre en place des programmes d’incitation à l’épargne : pour tout placement à terme d’un an, le sociétaire reçoit un cadeau d’une valeur proportionnelle à son dépôt, d’un T-Shirt pour une quinzaine d’euros à une moto pour 20 000 euros. La coopérative cherche aussi à capter l’épargne des enfants de ses sociétaires : une petite tirelire est attribuée à chaque jeune sociétaire qui souhaite s’initier à l’épargne ; celui-ci vient déposer son argent dans l’agence où est gardée sa tirelire et conserve la clé.

Encore faut-il que l’agence ne soit pas trop loin du lieu de vie des sociétaires. Là encore, le manque de moyens rend les choses plus compliquées. Se rendre à l’agence de Puno pour un dépôt ou un retrait est coûteux et chronophage. « Cette année, nous avons ouvert trois succursales aux environs de Puno, mais nous n’avons pas encore les moyens d’en faire de vraies agences. Nous avons besoin d’un système de transport de fonds pour les doter d’une caisse et les prestataires coûtent très cher », explique Bertha Flores Barrientos, qui souhaiterait que la coopérative assure elle-même ce service. Un système d’information en temps réel lui fait aussi défaut : « nous sommes en train de travailler à une alliance avec d’autres coopératives de la région de Puno pour faire face à ces investissements », poursuit la présidente.

Innover pour surmonter les obstacles

Un programme de prêts en groupe a été récemment lancé pour faciliter l’accès au crédit. Pour l’an prochain, la coopérative travaille à une offre de micro-assurance décès. Elle réfléchit aussi à un prêt dont les remboursements pourraient davantage suivre l’irrégularité des rentrées d’argent des artisans. C'est une demande forte des sociétaires. Et pour la première fois cette année, la coopérative a pu distribuer une participation aux résultats à ses sociétaires : « nous avons pu verser entre 4 et 5 soles. C’est peu, mais cela motive les membres », explique la présidente.

Ces innovations ne peuvent se faire sans un investissement personnel fort des dirigeants. Lorsque Bertha a pris la présidence de la coopérative l’an dernier, elle n’avait jamais travaillé dans le monde bancaire. Elle s’est renseignée, a beaucoup lu et n’a pas hésité à aller à la rencontre d’autres institutions qui ont dû faire face aux mêmes impératifs, jusqu’en Italie où elle a échangé avec Banca Etica. Règles de répartition des bénéfices, exigences de la lutte antiblanchiment, mesures de sécurité… il a fallu tout apprendre. Un investissement important pour cette institutrice de formation ? « Je ne voulais pas travailler dans l’artisanat. J’avais trop souffert de l’absence de mon père qui travaillait à longueur de temps. J’ai donc fait des études. Mais quand les membres de mon association m’ont demandé de prendre en charge la partie administrative, j’ai accepté. Je ne voulais pas être ingrate vis-à-vis des sacrifices faits par mon père. Depuis, on me confie de plus en plus de responsabilités », explique la jeune femme. « Le succès d’une petite coopérative comme la nôtre repose sur la qualité de ses gérants », soutient Teofilo. Entre grandir et faillir, la ligne de démarcation est mince pour l’institution. Nul doute que la différence se jouera sur sa capacité à faire vivre l’esprit coopératif.



[1] Centre interrégional des artisans péruviens.

[2] Les taux sont d’environ 3,5 % par mois pour un taux de rémunération de l’épargne pouvant atteindre 14 % annuels pour un placement d’un an.

 

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