En janvier 2016, lors du Forum économique mondial de Davos, le patron de la Deutsche Bank a créé la surprise et l’émoi en annonçant la fin imminente du cash : « Je pense que le cash n’existera plus dans une dizaine d’années. Il n’est pas nécessaire, il est terriblement inefficace, et coûteux » déclarait ainsi John Cryan. Depuis, tantôt enjouées, tantôt menaçantes, les annonces de la disparition imminente du cash se sont multipliées et font presque chaque semaine la une des grands quotidiens français.
Vivre sans monnaie fiduciaire aujourd’hui – c’est-à-dire sans argent liquide – reste-t-il encore un mythe ou devient-il une réalité en France ? Dans ce contexte, quelle stratégie les banques de détail doivent-elles adopter vis-à-vis du cash ?
La monnaie fiduciaire concurrencée par ses alternatives scripturales et digitales…
La monnaie s’est considérablement transformée au cours des siècles, sans pour autant changer de fonction. Comme le définit si bien Aristote dès le IVe siècle avant JC, la monnaie est unité de compte, moyen d’échange et réserve de valeur, et reste avant tout affaire de confiance.
La monnaie fiduciaire – c’est-à-dire les espèces, le cash, ou encore l’argent liquide – recouvre l’ensemble des pièces métalliques et des billets. Depuis la première pièce de monnaie métallique frappée au VIIe siècle avant JC par le roi lydien Gygès, elle s’est rapidement répandue dans l’ensemble du bassin européen, jusqu’à dominer les moyens de paiement pendant 2 000 ans.
Chèque, virement, prélèvement, TIP et carte bleue… les monnaies scripturales détrônent progressivement la monnaie fiduciaire. Elles représentent désormais en France plus de 95 % de l’ensemble des transactions en
Ces dix dernières années, les alternatives digitales à la monnaie fiduciaire se sont multipliées et apportent des innovations de service favorisant leur adoption rapide : paiement sans contact ou via smartphone, applications de transfert d’argent entre particuliers (Lydia en France, Venmo aux États-Unis ou encore Swish en Suède et M-Pesa en Afrique), services de « cashback » chez les commerçants, paiement instantané, monnaies locales… et les dernières nées : bitcoins et autres cryptomonnaies, utilisant la technologie de registres distribués (blockchain).
…et pourtant : les espèces font de la résistance
Malgré l’essor de la carte bleue et des monnaies scripturales, les espèces restent encore majoritairement utilisées par les Français pour leurs achats du quotidien. Ainsi, une étude récente réalisée à la demande de la Banque Centrale Européenne et parue en
Malgré les mesures prises par les États pour réduire cette masse monétaire – réputée favoriser les fraudes et malversations diverses –, les pièces et billets en circulation dans la zone euro ont ainsi augmenté en valeur, respectivement, de 15 % et 20 % en cinq
Alors que 30 % des Français déclarent à l’institut de sondage IPSOS que si cela ne tenait qu’à eux, ils n’auraient pas d’argent liquide, nous avons réalisé notre propre enquête auprès d’un échantillon de nos concitoyens. Si 57 % de nos sondés se déclarent prêts à vivre sans espèces, l’argent liquide reste aujourd’hui encore très présent dans leur quotidien : 99 % de notre échantillon retire régulièrement des espèces et 69 % d’entre eux ont payé un achat en espèces dans la semaine précèdant le sondage.
Ceci nous conduit à anticiper une disparition des espèces, certes, mais progressive : à horizon 2040 ou 2050.
De moins en moins de cash en circulation dans les établissements bancaires
Bien que les espèces soient encore aujourd’hui très présentes dans le quotidien des Français, l’ensemble du secteur bancaire français observe depuis environ trois ans une vraie dynamique de décroissance d’utilisation.
Cette baisse s’observe tant sur les transactions en espèces en agences que sur les transactions réalisées en distributeurs automatiques de billets. Le GIE CB constate ainsi dans son rapport d’activité 2016 un recul de l’activité de retrait d’espèces sur les DAB/GAB de 2 % en 2016, qui confirme pour la troisième année consécutive la tendance baissière.
Cette tendance baissière s’observe dans l’ensemble des établissements – y compris à La Banque Postale, qui se détache par ailleurs par l’importance des transactions en espèces qui y sont réalisées. La singularité de La Banque Postale – dans le prolongement de sa mission d’accessibilité bancaire – est de proposer des opérations en espèces en agence, sur plus de 15 000 sites en France. Ainsi, les chargés de clientèle de La Banque Postale réalisent six fois plus d’opérations bancaires que ceux des autres banques. On estime également que deux à trois millions de clients de La Banque Postale effectuent très régulièrement des opérations transactionnelles bancaires en espèces dans les bureaux de poste, et utilisent les espèces dans leur quotidien, quasiment à l’exclusion de toute autre forme de paiement. Ces clients sont concentrés dans les aires urbaines, notamment en périphérie et dans les quartiers prioritaires de la ville. Par ailleurs, une étude réalisée par La Banque Postale avec l’aide Emmaüs Connect – une association qui travaille à lutter contre l’exclusion numérique – montre que deux tiers environ des clients qui réalisent des opérations en espèces dans les bureaux des zones urbaines sensibles sont exclus du numérique, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent utiliser les ressources numériques pour réaliser leurs opérations bancaires, faute d’accès à la technologie, ou bien par manque de maîtrise des outils numériques.
Pour l’ensemble des clients aujourd’hui attachés aux espèces, elles sont synonymes de simplicité d’usage (notamment dans la gestion de leur budget), de confiance, de liberté individuelle et de gratuité.
L’avenir du cash : un enjeu stratégique pour la banque de détail
Le cash représente pour les banques de détail non seulement un coût important – environ 3 milliards d’euros par an pour l’ensemble des banques
Mais la raison principale qui conduit, à notre sens, à préconiser l’accompagnement de la disparition des espèces est l’évolution des usages et modes de vie des Français. Avec les nouvelles technologies et l’utilisation croissante des smartphones, l’ensemble des services bancaires se digitalise et les espèces n’échappent pas à cette dématérialisation. Cette révolution des usages concerne autant les commerces que les banques : dans quelques années, il est fort probable que de nombreux commerces n’accepteront plus (ou de moins en moins facilement) les espèces pour le paiement d’un achat. Dans ce cadre, il nous semble que la responsabilité des banquiers est d’accompagner les Français pour qu’ils aient, demain, la pleine maîtrise des moyens de paiement dématérialisés, tout en fédérant les énergies afin de réduire l’exclusion bancaire et numérique sous toutes ses formes.
Accompagner la dématérialisation des moyens de paiement en luttant contre l’exclusion bancaire et numérique
Pour cela, nous préconisons la mise en œuvre par le secteur bancaire français des quatre actions suivantes, que nous considérons de nature à favoriser une dématérialisation des moyens de paiement respectueuse des besoins de chacun :
- l’arrêt de la distribution du cash en agences bancaires – un service coûteux – pourrait permettre de financer des actions d’inclusion bancaire par le numérique, ou de R&D dans le domaine des moyens de paiement. Bien entendu, il appartient à chaque établissement bancaire de fixer le bon rythme – progressif ou plus rapide – de disparition de ce service ;
- la création d’une infrastructure interbancaire de distributeurs de billets (DAB/GAB), portée par un regroupement d’acteurs – par exemple le GIE Cartes Bancaires – ou encore un unique opérateur public ou privé. Cette infrastructure mutualisée permettrait de maintenir pour quelques années encore ce service de distribution de cash utile aux Français, tout en optimisant son coût en fonction de la décroissance progressive d’usage, et en adaptant son maillage à l’accessibilité souhaitée ;
- l’accompagnement proactif de l’ensemble des clients dans l’inclusion bancaire par le numérique, avec des actions personnalisées, notamment auprès des publics les plus fragiles, aujourd’hui exclus du numérique, voire du système bancaire. Les économies réalisées par la suppression de la distribution du cash en agence pourraient financer ces actions ;
- un rôle moteur du secteur bancaire dans la R&D et l’innovation en matière de moyens de paiement, pour proposer des solutions digitales – et mobiles – pour tous les usages résiduels du cash (ex : prévision de « reste à vivre » ou transfert d’argent entre particuliers disponibles directement à partir du smartphone).
- le risque d’attrition client : 15 % des Français interviewés dans le cadre de notre étude clients déclarent leur intention de changer de banque si leur établissement ne propose plus d’espèces au guichet. Bien que ce chiffre soit à considérer avec
prudence , le risque d’attrition est réel ;[7] - le risque de précarité et d’exclusion accrues pour des clientèles aujourd’hui attachées exclusivement au cash ;
- enfin, les évolutions législatives, réglementaires ou de gouvernance nécessaires pour mettre en œuvre ces préconisations.
Accompagner clients et collaborateurs pour réussir la digitalisation des moyens de paiement
« Comme toute la société numérique, la fin du cash est surtout une question d'apprentissage », déclarait Niklas Arvidsson, chercheur en économie au KTH en Suède, en novembre
L’attention portée à la transformation des métiers et au développement des compétences des collaborateurs, à la posture des managers, à la capacité de proposer à chaque client un accompagnement individuel et personnalisé – notamment auprès des clients les plus fragiles – seront certainement des facteurs clés pour assurer la pleine réussite de cette transformation.
Les préconisations que nous formulons pour l’avenir du cash dans le secteur de la banque de détail portent une vision nouvelle et contemporaine de la dématérialisation des moyens de paiement. Elles confèrent au secteur de la banque de détail une responsabilité majeure dans la capacité à accompagner l’inclusion bancaire et numérique de tous ses clients. Nous sommes convaincus que les banques qui s’engageront dans cette voie permettront une réussite de ce modèle, et une digitalisation des moyens de paiement respectueuse des besoins et attentes de chacun des Français.