Sur le marché aux tissus de HLM, l’un des plus grands de Dakar, l’offre est foisonnante : boubous colorés suspendus à des stands au milieu de la rue, patchwork de tissus wax soigneusement rangés dans les étagères des magasins « en dur », vendeurs d’accessoires à la sauvette… Ousmane Deme est l’un d’eux. Lunettes design sur le nez et smartphone en poche, le jeune homme achète et revend des bagages. Il paie son fournisseur et se fait payer par ses clients en liquide. Mais pas question de garder du cash sur lui : son argent est stocké sur son compte de mobile money, il le retire chez un agent quand il doit renouveler son stock et le redépose quand il a réalisé des ventes. « C’est pratique et rapide : je vais chez un des agents du marché et je n’ai besoin que de mon téléphone », explique-t-il avec détachement.
Yup : un porte-monnaie électronique bancaire
Depuis quelques mois, il utilise le service Yup, que Société Générale a lancé en septembre 2017. Il réalise la plupart de ses opérations dans la boutique de Detou Ndiaye. La jeune femme a diversifié son activité de vente de tissus en proposant des services de transfert d’argent et de dépôt-retrait sur les porte-monnaie électroniques. « L’activité du magasin génère beaucoup de cash et cela me permet de le recycler sans avoir besoin de me déplacer à la banque pour le déposer », explique-t-elle. Elle jongle avec plusieurs caisses, une pour chaque activité. Elle pioche dans celle dédiée à Yup pour remettre les 10 000 francs CFA (environ 15 euros) dont a besoin Ousmane Deme. Mais avant, il doit s’authentifier.
Yup utilise la technologie de la FinTech française TagPay : le
Une telle transaction de « cash out » est monnaie courante en Afrique, en particulier en Afrique de l’Est grâce à la solution de mobile money par
Manko, créancier du secteur informel
Celle-ci existe depuis 2013 et cible historiquement le marché de l’informel, via des prêts à des micro-entrepreneurs ou des PME sans états financiers. « Dès sa création, Manko était une première tentative pour toucher une population exclue de la banque traditionnelle, autour d’un concept avec peu d’agences et un outil transactionnel sur mobile adossé à un réseau d’agents », explique Gaëtan Debuchy, directeur général de Manko et de Yup au Sénégal. La première solution mobile développée, peu intuitive dans son utilisation par le client final, a été abandonnée. « Yup est plus simple et va plus loin : l’objectif est de proposer via le téléphone mobile, des services transactionnels bien évidemment, mais aussi des services financiers. Yup est une alternative à la banque classique adaptée au contexte de l’Afrique subsaharienne », se projette Gaëtan Debuchy. Pour ce faire, les synergies entre Yup et Manko seront exploitées sur les différentes catégories de clientèles. Les PME de l’informel clientes de Manko sur son segment dit de « mésofinance » pourront utiliser Yup pour s’acquitter des échéances mensuelles de leur prêt, sans avoir à se déplacer jusqu’à l’agence, grâce au lien créé entre le porte-monnaie Yup et le compte Manko de l’emprunteur. Cette offre – baptisée « Nopale », c’est-à-dire « facile » en wolof – pourra également être utilisée par les clients dits de « microfinance », à la fois pour le remboursement mais aussi pour le déboursement de leur prêt, dont le montant ne dépasse cette fois pas les plafonds réglementaires du mobile money.
Enfin, l’ambition du duo Yup/Manko est d’aller au-delà de la clientèle classique de la microfinance pour toucher tout un chacun. « Nous souhaitons développer une offre pour les salariés de l’informel : intérimaires agricoles, livreurs, employés de maison… Dans le courant de l’année, nous lancerons un pilote pour de l’avance sur salaire et du nanocrédit, un prêt de petit montant, sollicité directement sur le téléphone, remboursable en 30 jours, accordé sur la base de l’étude automatique des flux financiers sur Yup et décaissé presque immédiatement », explique Gaëtan Debuchy.
Du nanocrédit digital à la digitalisation du microcrédit
Le crédit digital se développe depuis 2012 et rencontre un certain succès en Afrique de l’Est à travers les solutions élaborées autour du porte-monnaie
Aussi, Manko travaille-t-il en parallèle à la digitalisation de son offre traditionnelle de micro et mésofinance à destination du secteur productif. « Même à l’heure du digital, notre analyse crédit doit rester stricte et rigoureuse. Nous ne pouvons pas faire l’économie de la visite du commerce du client qui sollicite un crédit car nous devons nous assurer qu’il existe et qu’il génère du revenu. Nous devons maintenir les contre-visites, les expertises et les vérifications des garanties. Mais tout cela doit se faire en digital afin d’accélérer le process d’octroi de crédit », détaille Gaëtan Debuchy. C’est ainsi que depuis 2016, les agents de crédit Manko se déplacent en scooter chez leurs prospects, armés de tablettes, ouvrent des comptes en direct et procèdent à la collecte des informations pour l’analyse crédit.
C’est le quotidien de Mohamadou Sow, conseiller commercial en charge de Castor, un quartier populaire de Dakar. Lors d’une précédente tournée, il a rencontré Aliou Cissé, intéressé par solliciter un prêt chez Manko. Aliou, 36 ans, tient une boutique de cosmétiques sur une des rues principales. Il l’a reçue de son oncle, en rétribution d’années de travail non rémunérées suivant une pratique communautaire assez courante. Jusqu’ici, Aliou Cissé autofinançait son fonds de roulement grâce aux 6 millions de francs CFA (9 000 euros) de chiffre d’affaires et au petit million de profits qu’il réalise chaque mois. Mais ce jeune père souhaite désormais utiliser son bénéfice à d’autres fins. Il sollicite un prêt de 10 millions de francs CFA (15 000 euros) pour financer son stock.
Mohamadou Sow arrive en scooter à sa boutique en fin de matinée pour les démarches d’ouverture de son compte Manko. Sur le logiciel de sa tablette, conçu sur mesure par Obertys, une start-up sénégalaise, Mohamadou entre les informations du client, le prend en photo, scanne ses pièces d’identité, enregistre sa signature, géolocalise sa boutique… Les données sont envoyées en temps réel au back-office qui procède aux vérifications KYC à distance. Le conseiller met à profit ce délai pour entamer la procédure de demande de crédit. Il passe en revue et photographie les documents dont Aliou Cissé dispose : factures, registre des ventes, cahier des fournisseurs, carnet des clients auxquels il a fait crédit… Le conseiller le questionne aussi sur ses produits les plus vendus et la marge réalisée sur chacun, comme ce parfum que les clientes s’arrachent, acheté 1 330 et revendu 2 000. Il évalue les immobilisations de la boutique, se renseigne sur les charges à payer. Une fois l’ensemble des données entrées, l’outil génère automatiquement un bilan et un compte de résultat. Une première pour la petite entreprise. Pendant l’heure et demie de l’entretien, Aliou Cissé continue de servir ses clientes. Lorsque Mohamadou repart, le compte est ouvert et la demande de crédit entièrement renseignée. Il lui reste à rencontrer le garant pressenti et à se renseigner sur le futur emprunteur auprès de personnes de confiance dans le quartier. « La technologie est au centre du modèle mais il ne faut pas négliger la relation humaine. L’enquête de réputation auprès du réseau compte pour moitié dans la décision d’octroi du prêt », assure Gaëtan Debuchy.
Pendant ce temps, la demande suit son chemin : contre-visite, l’après-midi ou le lendemain, du directeur d’agence, expertise des biens mis en garantie, réunion du comité de crédit, parfois à distance, chaque membre disposant de la même information digitalisée, et pour finir, la décision d’octroi. Depuis 2017, Manko a mis en place un outil qui génère automatiquement le contrat de prêt ainsi que les divers documents liés à l’assurance emprunteur, aux garanties, à l’amortissement du crédit… « Le client doit venir en agence signer une version papier du contrat, comme l’exige la réglementation, mais à partir de cette année, le document final sera non plus renvoyé au siège mais scanné et stocké sous format électronique, explique le directeur de Manko. Notre outil digital couplé à l’offre Nopale permettant de transacter facilement via Yup permettra d’accélérer les process et d’octroyer un crédit en cinq jours pour nos clients de la microfinance. »
Digital et modèle bancaire
Le recours au digital permettra-t-il aussi de réduire les taux d’intérêt des prêts accordés ? Si une telle promesse est souvent mise en avant par les promoteurs de la digitalisation de la microfinance, le lien n’est pas aussi direct selon Gaëtan Debuchy : « le taux de nos crédits dépend en premier lieu de notre coût du risque et donc de nos taux de remboursement. La digitalisation apporte beaucoup à l’expérience client et à la relation commerciale mais aussi à la sécurisation des données et des documents. Concernant la réduction du coût du risque, il faut mettre en place des outils dédiés au recouvrement. Nous avions déjà conçu avec TagPay un outil de collecte sécurisé. Mais avec le lien créé entre le compte Manko et le porte-monnaie Yup, nous allons plus loin : les clients n’auront plus besoin de fermer leur magasin pour venir à l’agence payer leur échéance, ce qui va dans le bon sens. De même, nous sommes en train de mettre en place des outils de reporting des impayés plus réactifs et adaptés à notre clientèle informelle. »
Des crédits aux micro-entrepreneurs plus rapidement octroyés et plus facilement remboursés, auprès d’agents non bancaires qui s’assurent ainsi un complément de revenus, les complémentarités potentielles de Yup et Manko sont multiples. Mais les obstacles le sont tout autant. Le premier d’entre eux est certainement la concurrence d’autres offres sur mobile qui ne cessent de se lancer. L’une des dernières en date est celle des prestataires de transfert d’argent eux-mêmes, via leur syndicat professionnel Renapta. Yup pourrait par ailleurs souffrir d’un de ses choix technologiques : le recours à un terminal spécifique pour réaliser les transactions, alors que le NSDT est supporté par un simple smartphone. C’est un investissement que doivent faire les agents avant même de s’enrôler et que les autres opérateurs n’imposent pas. L’ascendance bancaire de la solution, si elle peut alourdir les process, peut aussi permettre d’aller vite sur le déploiement des autres services à valeur ajoutée : la collecte de l’épargne – en particulier des clients de Manko –, le paiement marchand – pour servir notamment les clients corporate de Société Générale – ou encore l’octroi de crédit pour faciliter l’activité des agents Yup eux-mêmes. La guerre entre banques et opérateurs téléphoniques peut commencer.