Banques spécialisées

Banques éthiques : l’intermédiation bancaire au service de l’économie sociale

Certaines banques éthiques vont jusqu'à publier chaque année la liste et le montant des projets financés. Avant d'accorder leur soutien, elles se fondent systématiquement sur des critères éthiques. Un modèle qui aiguillonne les banques traditionnelles ?

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Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°312

Développement durable : les efforts des banques observés à la loupe

Les banques éthiques sont à l'industrie bancaire ce que le commerce équitable est à la grande distribution : des acteurs de niche. Représentant moins de 1 % du secteur, elles sont spécialisées dans le financement de projets à plus-value sociale (formation, culture, santé, logement social, commerce équitable…) ou environnementale (agriculture biologique, projets locaux dans le domaine des énergies renouvelables…) et favorisent l'insertion d'acteurs souvent exclus par le système traditionnel. Pour elles, la rentabilité financière n'est pas une fin en soi, mais une manière d'atteindre un objectif plus large d'« impact positif dans la collecte et l'utilisation de l'argent », comme le montre une étude [1] de la FEBEA [2]. Ces acteurs ont fait l'objet d'une attention toute particulière depuis la crise et les multiples scandales financiers qui ont mis en lumière le nécessaire réalignement des métiers de la finance sur leur utilité sociale. En effet, ces scandales ont généré des attentes croissantes de la part des clients en matière de transparence et d'éthique bancaire.

Le phénomène constaté de « vote avec les pieds » qui s'en est suivi a été particulièrement marqué au Royaume-Uni et les banques éthiques y ont connu un boom considérable suite à la crise. Une analyse [3] récente de la GABV [4] comparant les indicateurs financiers et les ratios prudentiels des banques éthiques à ceux d'autres institutions financières mondiales démontre que, ces 10 dernières années, les banques éthiques se sont démarquées par :

  • un engagement plus important dans l'économie réelle ;
  • la solidité et la qualité de leurs fonds propres ;
  • une volatilité moindre face à la crise ;
  • des niveaux de croissance notablement supérieurs.

Par ailleurs, les prévisions de croissance de ce secteur en Europe, estimées à 12-15 % par an, avec un milliard de clients d'ici 2020 [5], sont aujourd'hui bien supérieures à celles des banques traditionnelles. Il s'agit donc là d'une tendance intéressante à décrypter dans le domaine de la responsabilité sociale de la finance.

Un phénomène ancien mais toujours vigoureux

On compte une trentaine de banques éthiques en Europe. Parmi les plus significatives, on trouve la GLS en Allemagne, Triodos aux Pays-Bas, The Co-operative Bank au Royaume-Uni, le Crédit Coopératif, acteur historique de l'économie sociale et solidaire en France, Banca Etica en Italie, la Banque Alternative Suisse, la banque Merkur au Danemark, et la Colonya, Caixa de Pollença en Espagne. Ces acteurs apparaissent dès les années 1970, souvent portés par des fondements religieux ou militants, mais ils ont été créés pour moitié ces dix dernières années, plutôt dans une logique d'entreprenariat social. Parmi les derniers nés se trouve la MagNet Bank, une banque communautaire en ligne, créée en 2010 en Hongrie.

Paradoxalement, les critères de différenciation des banques éthiques ne résident pas dans leur offre, qui est proche de celle des banques de détail traditionnelles. La différence porte davantage sur la place prédominante donnée à la responsabilité sociétale et à la solidarité dans l'exercice de leur activité d'intermédiation bancaire. Une étude académique [6] portant sur un échantillon de 114 banques européennes démontre que les axes de différenciation communs à l'ensemble des banques éthiques sont de deux ordres :

  • l'emploi de l'intégralité des fonds selon des critères éthiques, soit négatifs (exclusion de certaines entreprises ou de certains secteurs), soit positifs (financement de certaines initiatives) optant pour le slow money plutôt que pour la spéculation, quitte à accepter une rentabilité moindre. Ces établissements ont en cela été précurseurs dans la finance et l'épargne solidaires ;
  • la transparence sur l'utilisation de leurs actifs, pouvant aller pour certaines jusqu'à la publication annuelle de la liste et des montants des projets financés.

L'étude montre également que les banques éthiques affichent entre elles des pratiques différenciées :

  • 36 % d'entre elles seulement ont développé des systèmes de garanties alternatifs à ceux des banques traditionnelles, que ce soit en interne (création d'un fonds de garantie) ou via des acteurs externes (cercles de caution fondés sur la solidarité collective) ;
  • seules 18 % ont adopté un mode de gestion participatif en matière d'allocation des actifs qui laisse aux clients le choix des projets à financer par la banque (projets environnementaux, sociaux, culturels, associatifs…), les banques coopératives étant en cela les plus avancées.

Seul pure player de la banque éthique en France, la NEF (Nouvelle Économie Fraternelle) a pourtant une histoire et un statut particuliers. Créée sous forme associative en 1978, elle obtient le statut d'établissement financier en 1989, mais en tant qu'établissement associé du Crédit Coopératif. Ne parvenant pas à obtenir l'agrément d'établissement de crédit auprès de l'ACP, et donc à acquérir son indépendance, elle se lance en 2005 dans un projet non abouti jusqu'à présent de création d'une Banque Éthique Européenne (BEE). Tout au long de son histoire, la NEF a fait preuve d'innovation organisationnelle pour exercer une activité d'intermédiation « simple » (collecte d'épargne et octroi de crédits) au service des acteurs de l'économie sociale. Ne disposant pas d'un réseau d'agences, elle a su en particulier impliquer et motiver sur le terrain ses sociétaires et administrateurs élus bénévoles, qui sont devenus prescripteurs pour trouver des porteurs de projets locaux et collecter l'épargne. Cet établissement bénéficie actuellement d'un flux de nouveaux clients attirés par son positionnement.

Le Crédit Coopératif s'inspire de la Taxe Tobin

Le Crédit Coopératif se définit avant tout comme une banque coopérative, avec une histoire et des sociétaires issus de l'économie sociale, et portant en cela des préoccupations éthiques. Membre fondateur de la FEBEA, il a été précurseur en France en matière de finance solidaire et a su faire preuve d'innovation, comme le montrent ces deux exemples :

  • lancé en septembre 2012, le « Compte agir » laisse au client le choix de l'affectation de ses encours ;
  • la Contribution volontaire sur les transactions de change (CVTC) en faveur du développement international, appliquée par le Crédit Coopératif, est plus proche de l'idée originelle de la Taxe Tobin que les taxes sur les transactions récemment introduites en Europe.

Alors que certaines banques éthiques considèrent que leur positionnement et leurs pratiques font à eux seuls office de RSE, la plupart de ces établissements sont désormais entrés dans une démarche RSE plus standardisée. Pour Jef Tavernier, secrétaire général de la FEBEA, l'enjeu est désormais de définir des indicateurs extrafinanciers spécifiques à ce secteur. Les banques éthiques ne sont en effet pas exemptes d'une démarche RSE plus systématique, qui permet de mettre en cohérence et d'élargir le champ des préoccupations éthiques dans les différents métiers exercés en tant que banque, mais également dans les pratiques internes de l'entreprise.

Le positionnement à venir des banques éthiques sur le marché européen sera riche d'enseignements pour les banques traditionnelles. Pour les petits acteurs, l'enjeu est de s'agrandir pour élargir leur impact, ce qui exige de continuer à innover tout en faisant face à de nouvelles exigences réglementaires. Pour les gros acteurs, l'enjeu est de maintenir leur différence face à leurs concurrents directs que sont les réseaux bancaires traditionnels et qui semblent miser à leur tour de plus en plus sur l'éthique, dans leur communication, leur relation clientèle mais aussi dans leurs politiques de développement commercial.

 

 

 

 

[1] « En quoi les banques éthiques se différencient-elles des banques traditionnelles? », FEBEA, avril 2012.

[2] Fédération européenne de finances et banques éthiques alternatives.

[3] « Strong, Straightforward and Sustainable Banking Financial Capital and Impact Metrics of Values Based Banking », Global Alliance for Banking on Values (GABV), mars 2012.

[4] Global Alliance for Banking on Values ou, en français, Alliance mondiale pour une banque fondée sur les valeurs.

[5] Source : R. Benedikter (2011), « Social Banking and Social Finance ».

[6] L. San-Jose et al. (2011), Are Ethical Banking Different? A Comparative Analysis Using the Radical Affinity Index , Journal of Business Ethics.

 

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