L’histoire récente du système bancaire est étroitement liée à celle des technologies de l’information. La banque que nous connaissons s’est construite sur et grâce à son système informatique. Toute son organisation a été calquée sur les possibilités offertes par les ordinateurs, les cartes à puce, les réseaux télécom… Les technologies mobiles sont sur le point de transformer de fond en comble notre banque du XXe siècle et c’est en Afrique qu’est en train de naître la banque digitale mobile. Elle va influencer tout le système bancaire mondial.
La rupture vient des plus pauvres
Année après année, version après version, nous améliorons continuellement nos systèmes d’information en leur rajoutant de nouvelles fonctionnalités. L’objectif est de les rendre de plus en plus performants pour qu’ils offrent des services de plus en plus complets. Cette évolution régulière a pour conséquence d’augmenter inexorablement leur complexité. Arrive alors ce que nous appelons une technologie de rupture qui justifie la mise à plat de toute l’architecture. On réinvente, à ce moment-là, l’ensemble du système sur de nouvelles bases. On parle de nouvelle génération.
Pour la banque, ce changement de règles est très difficile à gérer dans les pays où l’offre bancaire est ancienne et omniprésente : les standards et normes établis sont autant d’obstacles impossibles à détruire. Or le système financier africain et, en particulier, les programmes d’inclusion financière à destination des populations non bancarisées n’ont ni norme, ni base installée. L’Afrique est en train d’inventer cette nouvelle génération de banque qui capitalise sur l’équipement mobile de chacun ; elle nous prouve que le téléphone mobile est une technologie de rupture pour le monde bancaire et que cela nous imposera partout de réinventer la banque.
Les telcos en pole position
Depuis presque dix ans, les opérateurs télécoms du continent se sont lancés dans les services financiers mobiles, en inventant la mobile money. Ils ont tenu un rôle fondamental à double titre : tout d’abord, en munissant tous les Africains actifs d’un téléphone mobile, ce qui impliquait la construction d’un énorme réseau d’antennes ; ensuite, en offrant les tout premiers services de mobile money, généralement limités au « transfert d’argent local ». Cette étape fait qu’aujourd’hui, tous les Africains savent que leur téléphone mobile peut être utilisé pour gérer des services financiers. C’est probablement ce fantastique succès marketing qui fait de l’Afrique un continent leader pour la banque digitale mobile.
La locomotive M-Pesa
Nairobi, capitale du Kenya, a vu naître M-Pesa de Safaricom à un moment très particulier où une crise monétaire et une instabilité politique locale rendaient cette émergence possible. Le phénomène M-Pesa a surpris tout le monde par sa vitesse de propagation. Cinq ans après sa création, l’équivalent de 25 % du PIB du Kenya passait par les téléphones de Safaricom et le monde entier découvrait qu’il était possible de partager de l’argent avec quelqu’un d’autre par le biais d’un simple mobile. Le succès de M-Pesa a catalysé un courant global et tous les opérateurs téléphoniques du monde se sont imaginé banquiers.
L’histoire nous prouve aujourd’hui que la locomotive M-Pesa n’est pas si simple à dupliquer sans un très rare alignement d’étoiles : après une dizaine d’années d’activité, aucun pays n’a vraiment réussi à égaler la performance de M-Pesa au Kenya, même si les tentatives ont été nombreuses. Le continent doit d’une façon ou d’une autre apporter des services financiers à toutes les populations exclues des services bancaires en encourageant la digitalisation du cash. Dans ce contexte, prendre le relais des opérateurs mobiles représente une formidable opportunité pour les banques africaines.
La révolution bancaire à petit pas
La banque africaine est un peu comme la banque privée européenne : elle a été conçue pour s’occuper des riches. Elles se sont toutes inspirées des mécanismes bancaires de l’Occident, mais pour une clientèle très limitée. Le mouvement des opérateurs téléphoniques vers la mobile money et l’émergence lente mais régulière d’une classe moyenne sont deux événements qui imposent aux banques de se poser les questions stratégiques suivantes :
- quel est mon métier ?
- quelles sont les opportunités qui se présentent ?
Cette nouvelle banque va chercher à monter dans la chaîne de valeur des métiers de ses clients et prendre en charge toute une série de processus qui ne la concernait nullement dans une économie basée sur les espèces. Par exemple, une banque doit maintenant pouvoir offrir des services de distribution de salaires en donnant accès aux entreprises à de nouveaux outils informatiques transactionnels et de contrôle. Autre exemple : faire le lien entre la logistique de livraison d’un distributeur et les paiements des livraisons via les téléphones mobiles doit permettre une augmentation considérable de la sécurité et du suivi. Le principe est le même pour les services d’assurance, qui ne se développeront vraiment que lorsqu’ils seront liés à un compte géré par une banque ; toute la profession médicale devrait en être transformée. Quant aux États, ils doivent aussi pouvoir s’appuyer sur les banques pour avoir accès à des outils de distribution, de suivi et de gestion des subventions et des aides « cashless ». Ces nouveaux territoires devenus accessibles par la banque grâce à la technologie seront autant de nouveaux revenus qui gonfleront le PNB. De nouvelles solutions et plates-formes ont été conçues spécifiquement pour permettre aux banques de prendre cette nouvelle
Le régulateur en position d’arbitre
La banque est un métier régulé. L’idée est de toujours s’assurer que l’acteur bancaire qui reçoit et gère les fonds des citoyens n’expose pas ce dernier à des risques inconsidérés.
Le régulateur voyait les services de mobile money comme un simple wallet fermé et des banques centrales ont laissé assez longtemps la bride sur le cou des opérateurs télécom. C’est ainsi qu’ils ont pu se développer, avec peu de contraintes, en Afrique de L’Est. En revanche, avec l’exemple de M-Pesa sous les yeux, les banques centrales du reste du continent ont cherché à s’assurer que le métier de banquier ne devenait pas un métier annexe des opérateurs, sans véritable contrôle. L’arrivée de la banque mobile digitale doit être prise en compte par les régulateurs régionaux pour assurer son contrôle tout en lui laissant la place de se développer. Cela nécessitera des règles prudentielles adaptées. Le dynamisme des économies locales en dépend.
Le mobile : pour les pauvres mais aussi pour les riches
L’enjeu est stratégique pour chacune des régions et sous-régions. La banque mobile digitale peut devenir un moteur de croissance ainsi qu’un animateur financier local qui proposerait un hub universel de services financiers digitaux atteignables par tous les acteurs économiques de la zone et tous les citoyens.
L’attrait de l’inclusion financière et des nouveaux bancarisés ne doit pas cacher le fait que la téléphonie est aussi utilisée par les populations aisées qui ont déjà un compte en banque. La banque digitale mobile va donc naturellement inclure des nouvelles fonctions proposées par les smartphones. La banque Trust Merchant Bank en République Démocratique du Congo a ainsi parfaitement compris qu’il ne s’agissait pas d’une banque ne ciblant que les
Le meilleur exemple se trouve en France où le service « Compte Nickel » a été imaginée pour servir tous les interdits bancaires et les exclus du système. Après 24 mois d’activité, 300 000 comptes ont été ouverts par toutes sortes de clients à la recherche d’efficacité, de simplicité et de coûts très bas. La même chose se passe en Afrique.
Banques historiques et nouveaux entrants
Gérer un écosystème de banque digitale mobile est un métier nouveau. Faire évoluer les banques traditionnelles pour se positionner dans ce nouveau monde n’est pas simple. Comme dans toutes les industries, le changement n’est jamais confortable et le niveau de risque est inquiétant quand on vit depuis toujours dans un monde stable. C’est probablement un des atouts majeurs des opérateurs télécom, qui ont une histoire plus récente. Mais il ne suffit pas d’être un opérateur télécom dynamique pour devenir banquier. La banque est un métier, une culture. Elle nécessite une vision long-terme. Elle doit redevenir la locomotive de l’économie locale dont l’opérateur télécom n’est que l’un des wagons. Devenir une banque sera une mue que très peu d’opérateurs télécoms réussiront.
La banque digitale mobile est propice à l’arrivée de nouveaux entrants. Les barrières que les anciennes technologies avaient patiemment érigées tombent avec le téléphone mobile et le cloud. Ces start-up, FinTech venues de tous les horizons, capitalisent sur les nouvelles technologies pour servir ce marché en formation, chacune avec ses spécificités. Le crowdfunding attaque les offres de prêt, à l’instar des Kiva ou des Babyloan. Les services de transfert d’argent comme Afrimarket rêvent de grignoter Western Union ou Moneygram. La banque digitale mobile va permettre aux banques de rentrer dans ce nouveau monde avec des armes de dernière génération.
Leur agilité et leur vitesse d’adaptation font de ces start-up des concurrents redoutables pour les banques installées. Pour se battre sur le même terrain, ces dernières peuvent construire des spins offs, avec une marque nouvelle et un positionnement en rupture avec leur métier historique. On peut ainsi voir la Société Générale inventer Manko au
Ainsi, aiguillonnée par ces FinTech, la banque digitale mobile est en train de naître à partir des banques de la Place. La population ciblée est 5 à 20 fois supérieure à la clientèle haut de gamme de leur maison mère. Les enjeux sont donc considérables et toutes les banques du monde observent ces nouveaux acteurs qui savent livrer des services bancaires sans agence et sans carte, avec pour TPE un simple smartphone et avec un modèle économique lui aussi réinventé.