« Zéro
L’enjeu est de taille pour le secteur de l’assurance dommages. Le marché de l’assurance biens et RC représente en
Autonomiser la conduite du véhicule ne se résume pas à la perspective de n’y trouver aucun conducteur. À travers les divers systèmes d’assistance et d’aide à la conduite, l’autonomie est d’ores et déjà présente dans les véhicules. Elle se décline sous cinq niveaux de
Dans un contexte où la sécurité routière préoccupe la société dans son ensemble, équiper le parc automobile de véhicules à conduite déléguée est à double tranchant pour les assureurs. S’il augure une baisse de la sinistralité réduisant la charge des prestations versées, son chiffre d’affaires s’en trouve irrémédiablement réduit.
Pascal Demurger, directeur général de la MAIF, annonce que « 60 % de notre chiffre d’affaires concerne pour l’instant l’assurance automobile. Or ce marché s’apprête à être bouleversé par le véhicule
Autonomiser la conduite du véhicule : une menace manifeste sur l’existence de l’assureur automobile
Un modèle actuel en mutation
Aujourd’hui, l’automobiliste s’assure pour deux raisons principales :
- la responsabilité civile : il entend protéger son patrimoine des conséquences pécuniaires insupportables individuellement auxquelles il s’expose en tant que conducteur du véhicule ;
- l’obligation d’assurance.
Certes, ce sont des estimations. Il n’en demeure pas moins que ces prévisions sont sensées. La raison est simple : la plupart des accidents de la circulation trouve leur origine dans l’erreur humaine. Cette menace de la « faute de conduite » menant à l’accident disparaît avec un véhicule qui l’anticipe. Le conducteur transfère ce risque potentiel à son véhicule. Son aversion au risque est dès lors modifiée. Sans cette crainte, comment peut-il accepter d’être tenu de s’assurer pour un risque qui ne peut se réaliser ? Cela équivaut d’ailleurs à dénaturer l’objet même du contrat d’assurance automobile : couvrir un événement dont la réalisation est incertaine. S’il est certain que l’événement ne peut se produire, nul besoin d’assurance. Le contrat d’assurance est vidé de sa substance.
Une baisse des sinistres responsables qui entraîne un désengagement massif de l’assurance
L’obligation d’assurance qui pèse sur l’automobiliste n’est plus fondée ; cette obligation, érigée sur la protection des victimes, perd son sens. En effet, en poussant à l’extrême le raisonnement, il n’y a plus de victimes à indemniser. Dès lors, l’obligation d’assurance n’est plus elle-même justifiée, faute de motif acceptable. Il peut même être envisagé que son défaut ne soit plus constitutif d’une infraction. Comment alors faire admettre aux propriétaires de véhicules intelligents de s’assurer ? À l’heure où, bien que constituant une infraction, la
L’assurance automobile pourrait devenir un marché mineur, à l’image de celui des autres véhicules automatisés tels que les métros et tramways.
Un modèle actuel profondément bouleversé ?
Il est possible que l’on assiste à un glissement de la branche responsabilité civile automobile (RCA) vers l’assureur du constructeur.
En cas d’accident dans un mode de conduite déléguée, dans l’hypothèse d’une défaillance du système, une RC de plein droit du constructeur serait retenue. Aujourd’hui, la garantie légale des vices cachés s’applique dans ce cas, mais elle est inadaptée.
Une solution a été avancée par Volvo. Monsieur Yves Pasquier Desvignes, président de Volvo Cars France, a déclaré dans une interview de janvier 2016 que « Volvo acceptera l’entière responsabilité légale dès lors que l’un de ses véhicules sera conduit en mode
Afin d’accompagner ce glissement de RCA, suivre le modèle de la RC décennale dans le domaine du bâtiment est pertinent. La responsabilité de plein droit du constructeur serait retenue dès que le véhicule est en délégation de conduite.
Cette réaction ôte le marché de la RCA à l’assureur du grand public, un marché de plus de 7,5 milliards d’euros en
Dans ce contexte, un autre glissement s’opère, celui de la distribution des produits d’assurance. Aujourd’hui, le modèle de l’assurance auto repose sur le
Il ne s’agit pas d’une simple hypothèse. TESLA, leader sur le marché de la conduite autonome, s’est positionné comme acteur de l’assurance. Il propose, à Hong Kong et en Australie, un pack assurantiel pour les véhicules équipés de
L’équilibre financier de l’activité d’assurance automobile menacé
Sinistralité et tarification fluctuante déstabilisent le résultat technique de l’activité d’assurance automobile
L’instabilité de la tarification fragilise le résultat technique de l’activité d’assurance automobile, dont le résultat est déjà précaire.
Bien que l’assurance automobile traite de risques techniques simples, il ne s’agit pas d’une activité rentable aujourd’hui. Le marché est saturé. Pour se différencier, il faut soit agir sur les tarifs en proposant des prix plus faibles que ceux de la concurrence, soit ouvrir le portefeuille à de moins bons risques. Le « combined ratio » actuel de l’activité d’assurance automobile oscille au-delà des
Dans ce contexte, l’avènement de la conduite déléguée est une menace majeure. Les bases de la tarification, coût des sinistres, et fréquence, sont fondées sur une approche historique, établie à partir des statistiques de population connue. Or, en présence d’un nouveau risque, des turbulences se présentent inéluctablement. Si l’occurrence de la sinistralité décroissante est annoncée, sa charge prévisible est croissante.
À ce titre, il est
À l’image de l’assurance aviation, le sinistre impliquant un véhicule à conduite déléguée devient un risque de pointe et non plus un risque de fréquence. La charge sinistre ne peut qu’en être affectée, et le résultat technique de l’activité automobile déséquilibré.
De plus, le calcul de la cotisation devient obsolète (Beigner et Ben Hadj Yahia, 2015). Aujourd’hui établi sur des critères objectifs liés au véhicule (prime de référence) et des critères liés au conducteur et son historique, il devient dénué de sens. Il s’agit dès lors de revoir les critères mêmes de la tarification. Or cette tarification nouvelle risque d’être initialement inadaptée. Pour l’activité d’assurance, le risque majeur est celui d’une cotisation inférieure à celle de ses prestations.
Le résultat technique de l’activité d’assurance automobile est incontestablement menacé. Il met en péril la sécurité financière même de l’activité.
Pour autant, si l’autonomisation de la conduite de véhicule est source de distorsions dans le modèle actuel de l’assurance automobile, cette activité reste indispensable.
L’assurance automobile n’est pas vouée à disparaître, mais à se transformer
Indemnisation et réparation du préjudice : des principes durables qui justifient l’existence et le besoin d’assurance
Des accidents en baisse, mais pas anéantis
L’accidentologie est pérennisée par la diversité des usagers de la route : cohabitent des véhicules en autonomie de conduite et des acteurs aucunement assistés.
Pour les automobilistes, le chemin de l’autonomie est long et la cohabitation avec des véhicules non équipés irrémédiable. Le parc automobile français tend à vieillir par l’allongement de la
De plus, les véhicules à quatre roues ne sont pas les seuls usagers de la route. La diversité sur les routes est manifeste, avec les piétons, cyclistes ou deux roues motorisés, qui ne sont pas voués à s’autonomiser. Sachant qu’il s’agit de victimes fréquentes d’accident de
Plus encore, les véhicules autonomisés ne sont pas eux-mêmes épargnés par tout accident. Des exemples concrets d’accidents existent sur les phases d’exploration menées par les équipementiers. Pour n’en citer qu’un, la Google Car testée depuis 2009 sur les routes américaines, dénombre 14
Les principes actuels d’indemnisation sont applicables au véhicule à conduite déléguée
En l’absence de risque zéro d’accidents, se prémunir des dommages causés aux tiers reste essentiel. Si le principe de l’indemnisation des victimes d’accident de la route est de nature durable la question de la qualité du conducteur reste à éluder : un passager protégé ou un gardien présumé responsable
Le principe de la réparation du préjudice est élémentaire. En Europe, les régimes d’indemnisation des victimes d’accident de la circulation sont proches (GRERCA, 2012). Ils s’orientent tous sur des régimes de responsabilité de plein droit du gardien ou conducteur du véhicule, à quelques nuances près. Ainsi, à l’instar de la France, la seule
Si les dispositions actuelles sont compatibles avec le régime d’indemnisation existant, la question de la qualité du conducteur est à éluder. Elle est essentielle.
L’obsolescence de la notion de conducteur est annoncée avec la délégation totale de la conduite. L’ensemble des occupants, y compris du siège conducteur, devient-il alors passager ? L’intervention du législateur, qui
Des garanties aujourd’hui optionnelles au cœur de l’assurance automobile de demain
Les garanties dommages au véhicule sont aujourd’hui le cœur du contrat d’assurance automobile. En effet, seuls 16 % des véhicules du parc automobile
Dès lors l’autonomisation des véhicules, impactant principalement les accidents responsables n’est pas de nature à anéantir le besoin d’assurance, un besoin essentiellement ciblé sur des garanties optionnelles.
De nouveaux risques exigent une garantie
Avec le véhicule équipé de systèmes numériques, le premier risque émergent est celui du « risque cyber », qui prend diverses formes mais consiste généralement dans « l’attaque » du système informatique. L’acte malveillant à distance, peut être assimilé à celui du vandalisme, pour lequel une garantie existe. D’autres garanties pour y faire face peuvent être développées : négociation par un professionnel des rançons exigées en cas de Ransomware par exemple (immobilisation à distance du véhicule qui sera libéré en échange du paiement d’une rançon).
Le second risque est celui de l’erreur même du véhicule dans l’appréciation d’une décision. Cette erreur, en mode conduite déléguée, est difficilement imputable au propriétaire/gardien du véhicule. Pourquoi lui reprocher un acte dont il n’est pas l’origine ? La mise en place d’une garantie adéquate permet au conducteur de ne pas rechercher lui-même le défaut de fonctionnement auprès du fabricant et d’obtenir réparation avant tout recours par son propre assureur contre l’assureur RC du fabricant du véhicule défaillant.
Les garanties optionnelles du contrat d’assurance automobile, qu’elles soient existantes ou à naître, assure la pérennité de l’activité. Les acteurs ont intérêt à capitaliser sur ce besoin des clients. Pour autant, cette capitalisation n’est pas suffisante à assurer sa position.
La nécessaire transformation du modèle actuel
Il faut donc revoir le modèle actuel de l’assureur automobile pour assurer des sinistres de pointe et les sinistres sériels, et explorer la connectivité du véhicule.
Pour assurer des sinistres de pointe
À l’image du transport aérien, présenté comme le moyen de transport le plus sûr en raison de son faible taux
Pour que l’assureur auto du particulier maintienne sa position même sur le marché de la RCA, faire appel davantage à la réassurance semble nécessaire. Aujourd’hui, le taux de cession pour la branche automobile est de
Pour assurer les sinistres sériels
Fréquent dans le secteur du bâtiment, il pourrait de plus en plus affecter l’activité d’assurance automobile. Les équipements montés en série, défaillants dans de nombreux véhicules, se mettent à dysfonctionner. Ils sont à l’origine de sinistres en chaîne. Un système de réassurance distinct est donc nécessaire.
La meilleure solution présentée est celle évoquée par le gouvernement britannique. Il s’agit de scinder la RCA humaine de celle du véhicule en conduite déléguée. Le gouvernement britannique propose un « double
Explorer la connectivité du véhicule
Sur le plan technique, il est nécessaire de :
- capter et exploiter les données pour ajuster les garanties et les tarifs. Le véhicule à conduite déléguée est muni d’une foule de capteurs, qui permettent de collecter les données. Pour l’assureur les recueillir lui offre une réactivité constante sur la tarification. L’obtention en temps réel des informations lui octroie une connaissance intrinsèque de son portefeuille. Il peut segmenter davantage, adapter les tarifs, et même les garanties. Le ciblage commercial s’en trouve lui aussi amélioré ;
- créer un marché exclusif du véhicule autonomisé pour mutualiser les risques. Scinder les portefeuilles de risques liés à la conduite autonome de ceux non équipés permet une homogénéisation des portefeuilles et de proposer des tarifs avantageux pour les détenteurs de véhicules à conduite déléguée.
- replacer l’expérience client au cœur du modèle de l’assurance automobile. Le client devient de plus en plus volatil. Il attend plus que ses garanties et un tarif. Il recherche la meilleure expérience client qu’il puisse trouver. Exploiter les données d’un véhicule donne à l’assureur une connaissance fine de son client et permet de concevoir une offre répondant en tout point à ses besoins. C’est précisément le but du marketing. Elle lui permet également d’établir une relation privilégiée en agissant spontanément sans que le client n’exprime le besoin ;
- adopter une politique d’incitation à l’équipement de ces véhicules. Proposer au détenteur d’un véhicule à conduite déléguée un avantage tarifaire en échange de la collecte des informations qu’il recueille incite l’assuré à s’équiper. C’est ce qu’Allianz a récemment mis en place. Il propose, même sans avoir accès aux informations collectées, un avantage tarifaire dès que le véhicule a des équipements de nature à réduire la fréquence
sinistre .[25]
Conclusion
Le marché de l’assurance automobile du particulier est un marché de taille conséquente. Or l’existence d’un parc de véhicules à conduite aidée ou déléguée modifie les comportements des automobilistes et redéfinit l’objet même du contrat. La légitimité du caractère obligatoire de ce contrat peut aussi être remise en cause par l’automobiliste.
Pour autant, s’il ne ressent plus le besoin de s’assurer au titre de sa responsabilité, l’automobiliste reste attaché à son capital et son besoin d’assurance concernera davantage le capital investi dans son véhicule. Les garanties optionnelles aujourd’hui seront ainsi demain indispensables. Si les attentes vis-à-vis de l’assureur se transforment, elles ne disparaissent pas.
Les acteurs du marché de l’assurance automobile resteront incontournables s’ils savent s’adapter et être en mesure d’assurer de nouveaux risques associés à la conduite déléguée, des risques de pointe, des sinistres sériels ou encore des risques liés à la connectivité intégrée aux véhicules.