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L’assurance spatiale, clé de voûte du financement des projets satellites

Créé le

17.10.2019

La souscription de l’assurance lancement est l'une des principales conditions suspensives des conventions de crédit mises en place dans le financement d’un programme satellite.

Bien que le secteur spatial ait atteint une grande maturité technique, le lancement d’engins spatiaux et leur opération en orbite restent risqués. D’un point de vue financier, la situation est singulière, car ces infrastructures d’une grande complexité technique, immobilisant des centaines de millions de dollars, sont soumises au risque de destruction immédiate lors du lancement, avec une probabilité d’occurrence plus élevée que dans aucun autre secteur industriel.

Dans ce contexte, l’assurance lancement est la clé de voûte du financement de tout projet satellite puisqu’elle constitue une sécurité de premier ordre, souscrite par le propriétaire de l’actif et souvent déléguée au profit des prêteurs afin de garantir un remboursement anticipé du crédit en cas d’échec au lancement, ou en cas de perte du satellite après sa séparation d’avec le lanceur. La souscription de l’assurance lancement est l'une des principales conditions suspensives des conventions de crédit mises en place dans le financement d’un programme satellite.

Marché confidentiel, larges syndications, risques exceptionnels

Les marchés financiers étant fort inventifs, le marché de l’assurance spatiale s’est développé dès le début des activités spatiales à caractère commercial, vers le milieu des années 1970. Il a atteint aujourd’hui un vrai niveau de maturité, même s’il est resté confidentiel, très technique et très volatil.

C’est un marché confidentiel car acheteurs autant qu’assureurs sont peu nombreux. Les acheteurs sont essentiellement les opérateurs de satellites (globaux comme Intelsat, SES, Inmarsat ou Eutelsat, régionaux comme Hispasat, Telenor, Telesat, Indosat, Singtel, etc.) qui couvrent la valeur comptable de leurs actifs lors des lancements ou pendant la vie en orbite des satellites.

Du côté des assureurs, on trouvera les grandes sociétés globales (Allianz, Munich Re, AXA-XL, AIG), un petit nombre de syndicats du Lloyds (Atrium, Beazley, Hiscox, Brit, etc.) et quelques agences ad hoc, comme « elseco » à Dubai, opérant par délégation d’assureurs souhaitant diversifier leur portefeuille dans le spatial. Chacun de ces assureurs entretient une équipe d’ingénieurs spatiaux capables d’analyser une mission de lancement, la configuration d’un satellite, ses modes de pannes et les conséquences opérationnelles d’une défaillance.

Ce sont donc environ 25 assureurs, syndicats ou agences qui offrent une capacité opérationnelle globale d’environ 800 millions de dollars. Le terme de « capacité » définit le montant d’assurance disponible pour un évènement, par exemple un lancement ou un satellite en orbite. Naturellement, la capacité varie en fonction du risque, car l’assureur prudent ajuste son exposition à sa perception de la qualité du risque.

En raison de la combinaison entre sévérité (montant à risque élevé) et probabilité d’occurrence, aucun assureur ne couvre à lui seul la totalité d’un risque spatial. Les polices d’assurance résultent donc toujours d’une syndication. Chaque assureur apporte sa « ligne », c’est-à-dire le montant de son exposition maximale, en fonction de son appétit pour le risque et des conditions de couverture. La somme des lignes constitue la somme assurée totale. C’est toujours un courtier qui forme les syndications en négociant la participation des assureurs et faisant jouer la concurrence entre eux.

Une analyse de risque très spécifique

Autre particularité du marché spatial, l’évaluation du risque ou la quantification des dommages n’est possible que sur papier. Il est inutile de montrer à l’expert le satellite au sol, et impossible de le lui faire inspecter en orbite. La souscription ou le règlement des sinistres ne se fait que sur la foi d’une description technique donnée par l’assuré, ou de relevés de télémétrie en provenance de l’espace.

La souscription des risques se fonde sur l’analyse technique de chaque satellite, et sur la caractérisation de sa mission sous forme de formule mathématique dans la police. Cette formule doit permettre de quantifier le montant financier dû par un assureur dans n’importe quel cas de panne, sous risque de finir en arbitrage si la perte n’est pas correctement représentée par la formule. La formule est propre à chaque satellite en fonction de sa mission (télécom, observation de la terre, navigation ou autre) et des critères de performance. La formule et les définitions des termes qui la composent s’écrivent souvent en une dizaine ou une quinzaine de pages, dans une complexité croissante accompagnant la complexification des missions et des technologies.

Dans ce contexte, un bon risque est d’abord un risque bien compris, c’est-à-dire dont les caractéristiques techniques auront été décrites en grand détail, et la formule de perte bien assimilée par les marchés. Sur ces deux fondements, on dira qu’un risque est bon si le satellite est basé sur des équipements et sous-systèmes bien éprouvés en orbite et abondamment redondés, avec de larges marges de fonctionnement, par un constructeur réputé et transparent, et qu’il est mis en orbite par un lanceur bénéficiant de bonnes statistiques de succès.

Un marché en plein retournement

En principe, le fonctionnement de l’assurance est basé sur la loi des grands nombres : les primes d’un grand nombre d’assurés financent un petit nombre de sinistres. Mais dans le cas du spatial, le nombre d’évènements est très petit, et le montant des pertes peut être très élevé. Sur environ 2 200 satellites actuellement en orbite, il ne s’en trouve qu’environ 300 à être assurés. Il n’y a guère qu’une vingtaine de lancements assurés chaque année. Or la valeur assurée d’un satellite au lancement est souvent comprise entre 200 millions de dollars et 400 millions de dollars, et peut dépasser 600 millions de dollars. Lorsqu’une Ariane 5 emporte deux satellites, le montant en risque au lancement peut être supérieur à 750 millions de dollars. Bien sûr, les primes sont élevées en valeur absolue. Mais en pratique, un seul échec peut engendrer une perte supérieure à la totalité de la prime annuelle reçue par l’ensemble du marché.

Le Graphique 2 donne les courbes historiques des taux d’assurance « lancement plus 365 jours » (min, max et typique sur l’échelle de droite), tous lanceurs et satellites confondus, sur une période de 20 ans ; une évolution des taux qui est globalement inversement proportionnelle à la capacité théorique disponible (échelle de gauche).

Depuis 2004, le marché a connu une baisse constante des taux pour des raisons externes, notamment l’abondance de liquidité sur les marchés financiers ayant conduit à une augmentation de la capacité disponible, et interne puisque la rentabilité propre de cette spécialité d’assurance a augmenté (maturité des lanceurs et des plateformes satellites). Ces facteurs ont maintenu la capacité spatiale à un niveau supérieur à la demande et entraîné la baisse des taux par l’effet de la concurrence entre assureurs.

En 2009, la prime d’assurance lancement plus un an pour Ariane 5 – l'un des lanceurs les plus fiables – se trouvait à plus de 10 % de la somme assurée. Début 2019, on achetait la même couverture aux alentours de 2,5 %. On comprendra facilement qu’un sinistre à 700 millions de dollars n’a pas le même impact dans un marché à 10 % qu’à 2,5 %.

Le risque était donc très grand d’un raidissement brutal : en 2005, la somme des primes annuelles couvrait 3,4 fois l’exposition maximum. En 2018, elle ne la couvrait plus que 0,7 fois. Il suffisait donc d’un sinistre moyen pour mettre le marché en perte. De fait, l’année 2018, avec un ratio sinistres/primes estimé à 130 % a été une année de perte.

Depuis 2007, malgré des primes en baisse, la plupart des assureurs spatiaux ont été rentables et la perte importante de 2018 n’a donc pas provoqué une remontée des taux au premier semestre 2019. Mais au cours de l’été 2019, deux évènements majeurs ont provoqué une véritable onde de choc sur le marché de l’assurance spatiale.

Le premier a été l’échec du lancement en juillet du satellite Falcon Eye-1 par le lanceur italien Vega, opéré par Arianespace depuis Kourou. Ce satellite de reconnaissance optique destiné aux Émirats Arabes Unis a été totalement détruit, créant le plus important sinistre de l’histoire de l’assurance spatiale d’un montant de 415 millions de dollars.

Un mois plus tard, le lancement par une fusée chinoise Long March 3B depuis Xichang du satellite Chinasat-18 se déroulait avec succès. Mais après la séparation lanceur, le satellite aurait échoué à déployer ses panneaux solaires, le rendant inutilisable et conduisant à un sinistre de 250 millions de dollars sur les marchés d’assurance domestique chinois et internationaux.

Les pertes pour l’année 2019 s’élèveront donc au minimum à 665 millions de dollars quand la totalité de la prime reçue par l’ensemble du marché de l'assurance spatiale sur cette même année est estimée aux alentours de 400 millions de dollars.

Des politiques de souscription révisées

Les assureurs de risques spatiaux, qui s'inquiétaient de la pérennité de leurs business models compte tenu des primes très faibles au regard des sommes assurées et de la pénurie de commandes de satellites géostationnaires, ont donc dû revoir drastiquement leur politique de souscription dès août 2019, avec dans certains cas des taux qui ont été multipliés par trois du jour au lendemain.

D’autres, comme le géant de l’assurance Swiss Re, ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de quitter le secteur spatial ce qui a semé le doute chez d’autres assureurs, mais également chez les réassureurs qui négocient actuellement avec les premiers les conditions de renouvellement des traités de réassurance. Compte tenu des pertes importantes survenues ces deux dernières années sur le marché de l’assurance du secteur aviation et espace, une réduction de la capacité disponible pour le spatial avec un resserrement des taux est possible. Toutefois, les taux ayant déjà augmenté, certains acteurs comme Fidelis qui avaient quitté ce marché il y a quelques années voient l'opportunité de revenir et de profiter de la tendance haussière amenant de nouvelles capacités sur ce marché.

Au cours des trois prochaines années, de nouveaux lanceurs développés par Arianespace (Ariane 6), SpaceX (Falcon Heavy et Starship), Mitsubishi Heavy Industries (H3) ou par des nouveaux entrants tels qu'Amazon via sa filiale Blue Origin (New Glenn) vont mettre en orbite des satellites de nouvelle génération, totalement flexibles et reconfigurables, s’adaptant à la révolution en cours dans le domaine des télécoms. Face à ces défis technologiques et compte tenu du retournement de marché évoqué plus haut, le marché de l’assurance spatiale va entrer dans une nouvelle ère avec une souscription encore plus technique qu’auparavant, ce qui pourrait inciter certains assureurs à se mettre dans une position de suiveur par rapport aux leaders du marché, comme c’est le cas aujourd’hui dans l’aviation.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº837