Pouvez-vous présenter le Crédit Mutuel du Sénégal, ses activités et sa place dans le paysage bancaire du pays ?
Le Crédit Mutuel du Sénégal est une institution de microfinance, connue sous le vocable de « système financier décentralisé » dans l’espace
Son objectif est de participer au financement du développement local en apportant des produits et services financiers adaptés tant au milieu rural qu’au milieu urbain et péri-urbain : nous travaillons avec les agriculteurs, toutes catégories confondues, mais aussi dans le secteur de la pêche et dans l’agro-business, qui se développe de plus en plus, notamment sur l’axe des Niayes et jusqu’au nord du pays, au niveau de la Vallée du Fleuve avec la production rizicole. L’agriculture est au Sénégal un secteur extrêmement important, compte tenu de son apport à l’économie en création de valeur, mais également d’un point de vue sociologique, tant il polarise une large partie de notre population active, notamment en milieu rural. Nous ciblons également d’autres activités, comme le commerce ou les services, les transports, l'hôtellerie et le tourisme. Nous intervenons ainsi dans pratiquement tous les compartiments de la vie socio-économique du pays.
L’autre élément marquant de notre évolution est que, depuis quelques années, nous travaillons beaucoup avec les salariés, de la fonction publique comme du secteur privé, qui domicilient leur salaire chez nous et bénéficient de services financiers ou de crédits pour acquérir des équipements, aménager leur logement, etc.
Le Crédit mutuel du Sénégal compte près de 800 000 clients actifs, plus de 100 milliards de francs CFA de dépôts et plus de 90 milliards d’encours de crédit. Il est devenu, par la force des choses, une véritable industrie, où sont traitées de très nombreuses transactions d’épargne et de crédit, ainsi que de transferts d’argent. Ceux-ci permettent d’acheminer l’argent dans tout le pays, pour que tout un chacun puisse accéder aux fonds provenant de leurs parents qui travaillent en Europe, aux États-Unis ou ailleurs, et inversement, par exemple pour les étudiants installés au Maroc ou en France. Cette activité revêt une importance capitale au Sénégal et représente des flux financiers de plusieurs centaines de milliards de francs CFA par an pour notre établissement.
Nous travaillons également sur des chantiers innovants, comme la monétique, qui va être une source de création de valeur pour notre établissement et permettra aussi d’améliorer la qualité des services financiers, et d’accentuer l’inclusion financière et la bancarisation. Nous comptons lancer notre première carte bancaire en 2014. Le mobile payment et le mobile banking sont deux autres axes sur lesquels nous allons nous appuyer pour aller plus vite dans cette direction : nos projets sont en phase finale, avant la mise en place définitive ; nous avons déjà mené des tests avec une banque de la Place, qui nous ont permis de constater que la demande existe et que la dématérialisation de la monnaie est une tendance lourde.
Comment se finance le Crédit Mutuel du Sénégal ?
Les systèmes financiers décentralisés se financent grâce aux dépôts de leur clientèle, mais aussi auprès des banques étrangères, notamment françaises. Dans notre établissement, pour des raisons prudentielles et pour conserver un équilibre entre emprunteurs et épargnants, nos règles internes limitent la transformation globale dont font l’objet nos dépôts à 80 % de ces derniers.
Quelle est la présence des banques étrangères, et notamment françaises, au Sénégal ?
Le secteur bancaire sénégalais est dynamique, dominé par trois grandes « familles » de banques étrangères :
- les banques françaises, avec la Société générale ou encore la BICIS (groupe BNP Paribas) ;
- les banques maghrébines, notamment marocaines avec Attijariwafa Bank ;
- enfin, la partie nigériane, incarnée notamment par Ecobank et United Bank for Africa (UBA).
Le secteur bancaire sénégalais est donc marqué par cette transition, dans laquelle chacun réajuste son approche commerciale ou de marché ; il faudra sans doute encore 1 ou 2 ans avant d’atteindre un nouvel équilibre.
Constatez-vous une perte d’influence des banques françaises au profit de ces nouveaux intervenants ?
Les banques françaises conservent un ancrage fort dans le marché sénégalais. Elles ont un historique important avec leurs clients et restent des acteurs très présents dans le financement de l’économie et dans certains secteurs clés que la recomposition actuelle ne saurait challenger. Mais force est de constater que, du fait de la présence des autres banques venant du Maghreb ou du Nigéria, leur part de marché a été sensiblement modifiée.
Quelles sont les potentialités du marché bancaire sénégalais ?
Le taux de bancarisation en est un bon indicateur ; calculé sur les seuls clients des banques classiques, il n’excède pas 9 %, mais passe à près de 18 % si on y rajoute ceux des systèmes financiers décentralisés. Malgré cela, il reste faible, ce qui laisse supposer des marges de manœuvre substantielles. Mais ce raisonnement reste très théorique, la réalité économique est tout autre : faut-il considérer le taux de bancarisation au sens strict des personnes jugées actives, qui peuvent prétendre à une relation bancaire au sens d’une création de valeur, ou faut-il l’appréhender au sens large de la population sénégalaise ? Dans la première hypothèse, le taux de bancarisation n’est pas aussi faible que le laisse croire celui calculé dans la seconde hypothèse. Quelle est alors la marge disponible pour pousser les limites du marché et inclure de nouveaux clients actifs, en levant les contraintes d’accès au financement comme celles liées aux garanties ? Même si des potentialités existent, il faut, pour les exploiter et établir des relations bancaires durables, des actions combinées entre les banques, l'État et les partenaires du développement.