Quelle est la conception du financement des très petites entreprises (TPE), chez Bpifrance ?
Bpifrance finance chaque année plus de 50 000 d’entre elles, essentiellement par son activité de garantie et de financement court terme. La garantie bancaire de Bpifrance est l’outil d’intervention privilégié, notamment lors des étapes les plus délicates de la vie de l’entreprise, telles que la création ou la transmission. Bpifrance garantit les crédits bancaires accordés aux TPE et PME à hauteur de 40 à 70 %. Le montant des prêts bancaires privés garantis par nos services s’élève, en 2018, à 8,7 milliards d’euros, accordés à 60 801 entreprises sur l’ensemble du territoire. Parmi elles, il y a 90 % de TPE. Ce type de prêts avec la garantie de Bpifrance permet aux plus petites entreprises d’investir et de générer de la croissance. Grâce à nos 48 implantations sur tout le territoire français, nous travaillons énormément avec les régions, dans une logique de maintien de la vie économique dans les territoires. Les TPE représentent une partie énorme des emplois au niveau national. Elles maillent tout le territoire et l’économie des villes.
Bpifrance a aussi lancé sa propre offre de prêts destinée aux TPE. En quoi consiste-t-elle ?
En 2016, nous avons mené une importante réflexion aux côtés des régions. C’est ainsi qu’est né le prêt Croissance TPE, destiné à financer les TPE et PME de 3 à 50 salariés, pour un montant compris entre 10 000 et 50 000 euros, dans la limite des fonds propres et quasi-fonds propres de l'entreprise. Le prêt Croissance TPE vient toujours en complément d’un prêt bancaire. Il est mis en œuvre dans neuf régions : Auvergne-Rhône-Alpes, Bretagne, Centre-Val de Loire, Guadeloupe, Grand-Est, Hauts-de-France, Ile-de-France, Normandie, Occitanie. Depuis 2016, 1 000 TPE ont ainsi été financées pour un montant de 44 millions d’euros.
Nous avons lancé un autre produit, en octobre 2017, en Bretagne seulement, le Pass Flash TPE : un prêt de 10 000 euros sans garantie sur les actifs de l’entreprise ni caution du dirigeant, accessible en ligne, afin de financer les projets des plus petites entreprises, celles qui comptent 1 à 9 salariés. Ce prêt était commercialisé en ligne directement par Bpifrance. Or ce mode de commercialisation s’est révélé peu adapté aux entreprises de cette taille. Les dirigeants de TPE n’ont pas le réflexe d’aller chercher un prêt sur internet ! C’est pourquoi nous avons lancé un test, toujours en Bretagne et en partenariat avec la FinTech spécialiste du crédit à la consommation Younited Credit : la commercialisation de ces prêts « full digital » aux TPE par l’intermédiaire des chargés d’affaires du réseau du Crédit Mutuel Arkéa. Ce sont eux qui élaborent la demande de prêt de 10 000 euros avec leurs clients, Bpifrance donnant immédiatement un « go » ou un « no go » en ligne. Ce prêt doit incarner ce qu’est Bpifrance : une banque de place, capable de mettre massivement et simplement des produits de financement à disposition de toutes les entreprises, même les plus petites. Nous espérons à terme en distribuer 10 000 par an. Le prêt TPE digital est l’un des outils qui doit permettre de libérer le dirigeant de ses soucis de trésorerie, et l’aider à financer les besoins de développement, de transformation, de financement de l’immatériel, ainsi que l’accroissement du besoin en fonds de roulement de son entreprise autrement qu’avec le découvert.
Quels sont justement les besoins spécifiques que les très petites entreprises peinent à financer ?
Selon une enquête interne, 84 % des TPE ont besoin d’investir dans l’immatériel : un site internet, une campagne ou des outils de communication, la formation, la mise en conformité… Or les TPE, souvent fragilisées par des délais de paiement importants, ne disposent que de peu de fonds propres, et se trouvent confrontées à des difficultés lorsqu’il leur faut financer la croissance. Elles font même de l’autocensure. Dans un cas sur cinq seulement, les entreprises qui veulent investir dans l’immatériel ont fait appel à leur banque. Quand elles l’ont fait, une fois sur trois, elles ont vu leur demande de crédit rejetée ! Les taux d’acceptation des dossiers au niveau national sont plutôt bons en ce moment, mais quand un refus vous tombe dessus, il n’en est que plus mal vécu. Une petite entreprise rencontre beaucoup de difficultés à obtenir un prêt en blanc, sans aucune garantie ni actifs à la clé. Il faut rendre la TPE plus solide financièrement en injectant des fonds sur quatre ans, afin de leur éviter d’avoir à utiliser le découvert.
Le financement de l’export constitue-t-il un besoin des très petites entreprises ?
Les TPE du luxe, de l’artisanat d’art, des cosmétiques, de la parfumerie, de l’agroalimentaire, celles qui fournissent des éclairages artistiques sur des monuments, et qui d’une manière générale commercialisent des produits en BtoC, trouvent un vrai potentiel à l’export. Dans les TPE classiques, certains métiers ont vocation à exporter, même avec des niveaux de chiffres d’affaires peu importants.
Le financement de l’export fait partie de ces dépenses immatérielles, souvent significatives, mais avec un retour incertain. Début 2017, Bpifrance s’est vu confier l’activité de gestion des garanties publiques à l'export de Coface, au sein d’une nouvelle filiale, Bpifrance Assurance Export. Parmi ces garanties publiques, il y a l’assurance prospection, notre produit phare en nombre d’interventions. Il s'agit d'un outil extrêmement utile pour une entreprise qui démarre à l’international ou sur de nouveaux marchés car il permet de répondre aux besoins de la prospection : nuits d’hôtel, voyage, ou édition d’un catalogue, par exemple. Depuis 2018, Bpifrance propose de préfinancer ces dépenses à 65 %, avance ces sommes, et le remboursement s’effectue pour 70 % en cas de succès. Si le chiffre d’affaires n’est pas suffisant à la suite de la campagne de prospection, l’entreprise n’est pas contrainte de rembourser. En 2018, nous avons versé environ 1 300 assurances prospection aux entreprises, dont plus de la moitié à des TPE. Il faut qu’elles aient leur chance à l’étranger comme les autres.
En quoi les besoins en financement des TPE se différencient-ils de ceux des start-up ?
Nous ne croisons pas beaucoup de start-up dans nos activités de garantie bancaire. Ce sont des entreprises en création ou encore très jeunes, qui évoluent dans des secteurs innovants. Elles se financent surtout en capital, par la levée de fonds. La start-up est appelée à grandir via une forte – voire une hyper – croissance. Bpifrance propose aux start-up toute une gamme de produits spécifiques, de la bourse FrenchTech à 30 000 euros pour le créateur, jusqu’à des aides à l’innovation qui peuvent atteindre 3 millions d’euros, afin de financer la R&D et la mise sur le marché d’un nouveau produit. Tout ceci se fait aux côtés des investisseurs, Bpifrance ne finançant jamais seul une entreprise. Bpifrance investit indirectement dans des start-up à travers son activité en fonds de fonds, soit directement via ses fonds d’investissement EcoTech, BioTech, LargeVenture, MedTech, ou spécialisés dans le cinéma et l’audiovisuel, le tourisme, etc.
Nous intervenons auprès des start-up grâce à des programmes d’aides à l’innovation de l’État, dans le cadre de son métier de banquier public, dont le rôle est de prendre en charge cette partie de risque technologique. Pour les banques, le monde de l’innovation et des start-up reste très risqué. Mais elles s’intéressent de plus en plus à ce marché. Plusieurs nous ont approchés pour signer des conventions pour les financer, plutôt en aval : BNP Paribas, Société Générale, Caisse d’Épargne, Banque Populaire…
Le dirigeant de TPE est-il suffisamment armé face à ses interlocuteurs financiers, banquiers ou investisseurs ?
Nous travaillons justement à l’élaboration d’un module d’accompagnement des très petites entreprises, qui font deux à huit millions de chiffre d’affaires, lequel devrait être prêt cet été. Bpifrance a déjà développé pour les start-up, PME et ETI, des accélérateurs qui dispensent du conseil, de la formation et de la mise en relation du dirigeant d’entreprise avec ses pairs, au sein de régions ou de filières comme l’aéronautique. Les dirigeants partagent leur expérience : comment se lancer à l’international, comment réviser sa gouvernance ou sa stratégie commerciale, etc. Nous sommes donc en train de développer ces accélérateurs pour les TPE de secteurs traditionnels, qui ont envie de grandir et de se donner les moyens de se structurer. Ils vont naître dans certaines métropoles, en Ile-de-France, à Orléans et dans les Hauts-de-France. Mieux les chefs d’entreprise seront organisés et formés en gestion, plus leurs entreprises et eux-mêmes seront performants.
Propos recueillis par Géraldine Dauvergne