Développement

2015-2025 : les banquiers bâtisseurs de l’émergence de l’Afrique

Parmi tous les secteurs économiques du continent africain, le secteur bancaire est sans nul doute l'un de ceux ayant connu les mutations les plus importantes depuis les indépendances. Ces vingt dernières années, les banques africaines ont été en effet particulièrement ambitieuses, émergeant sans doute plus vite que leurs économies respectives. Le secteur bancaire africain, en mutation constante durant toutes ces années, a réussi son ancrage territorial national, mais aussi son développement régional, continental et international.

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L'auteur

  • D. Saïdane (3)
    • Maître de conférence
      Université Lille Nord de France
    • Enseignant-Chercheur
      Skema Business SchooL

Pour en savoir plus

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Revue de l'article

Cet article est extrait de
Banque & Stratégie n°335

Services financiers en Afrique : une innovation portée par le mobile

L'histoire contemporaine des banques africaines est caractérisée par deux temps forts. Si la période 2010-2015 est celle de l’effort et de la réforme consacrés à un élargissement géographique des banques, principalement basé sur la recherche d’économies d’échelle, la décennie 2015-2025 correspond à l’effort qui reste à déployer pour bâtir et confirmer l’émergence du modèle panafricain de banque, fondé sur le principe « agir local et penser global ». C’est aussi la période de la concurrence entre les champions panafricains, à la recherche de la taille optimale dans la banque de détail et dans la banque de financement. Durant cette période, les banques africaines doivent saisir l’opportunité de l’émergence de l’Afrique… et celle de la mondialisation.

Ce qui reste donc encore à bâtir entre 2015-2025 est un modèle bancaire basé sur une « raison d’être ». Se pose aux banques du continent africain un véritable problème de choix économique, basé sur la recherche d’économies de variété [1]. C’est ce modèle de banque universelle diversifiée qui est adapté à l’émergence de l’Afrique. Sans cette diversification basée sur l’innovation technologique (NTIC), il est à craindre une érosion du produit net bancaire, qui pourrait subir un ralentissement. De nouvelles lignes de métiers sont donc à explorer.

L’Afrique : le continent des grandes espérances

Selon Donald Kaberuka, président de la Banque Africaine de Développement, « au lieu de simplement exporter des matières premières, l’Afrique doit atteindre le palier des chaînes de valeur mondiales de produits sophistiqués [2] ». En effet, la tendance future est favorable aux économies émergentes (voir Graphique 1). Le taux de croissance prévisionnel qui ressort du consensus affiche, pour les économies émergentes, un niveau supérieur à celui des économies industrielles.

Tous les éléments macroéconomiques prévisionnels donnent l’Afrique comme le continent de toutes les espérances pour ce XXIesiècle [3]. La consommation et l'investissement, principaux moteurs économiques, n’attendent qu’à être allumés pour assurer le grand décollage économique du continent. Mais pour réussir cet arrimage à l’économie réelle, les banques doivent être au rendez-vous.

Des mutations démographiques, urbaines et économiques sans précédent

Les mutations en cours en Afrique sont une chance. Mais si l’économie réelle n’évolue pas, grâce notamment à un financement adapté, elles risquent de se transformer en « printemps arabes », face aux exigences des populations.

La croissance africaine concerne deux aspects [4] :

  • le PIB : depuis 10 ans, l’Afrique est l’une des zones de croissance économique les plus dynamiques au monde, soit 6,5 % par an (hors Afrique du Sud) ;
  • la population : de 1 milliard d’Africains aujourd’hui, les 2 milliards seront atteints en 2050 et l'Afrique sera alors le continent le plus jeune. D’un espace vide et rural il y a 30 ans, l’Afrique évolue vers un continent dense et urbain. D’ici 2040, le continent arbitrera 20 % de la population mondiale. La classe moyenne africaine représentera environ 250 millions de personnes, soit un marché de 2 000 milliards de dollars. Notons qu’en 1980, sur les 300 millions d’Africains, 30 millions seulement avaient un niveau suffisant de consommation.

L’émergence en Afrique : quelques faits

Une économie émergente se caractérise par une croissance forte, rapide et respectant un train de mesures de réformes dans tous les secteurs instaurant les mécanismes du marché, le désengagement de l’État et la vérité des prix.

L’émergence en Afrique sera portée par des fondamentaux dont la tendance actuelle et future semble positive et rapide.

L’Afrique fait des progrès considérables et est entrée dans une période de grandes espérances (voir Encadré). Demain est une opportunité pour le continent, comme l’indique la tendance du PIB à horizon de 2014, comparé à celui de l’Europe Centrale et de l'Est (voir Graphique 2). Mais il faut tenir compte aussi de la réalité du terrain. L’Afrique a besoin de rattraper rapidement des retards pour réussir ce défi : infrastructures routières et ferroviaires, besoins de base, éducation… Cet effet de rattrapage est indispensable : dans certains pays d’Europe, la consommation annuelle d’électricité par citoyen, par exemple, avoisine les 13 000 kWh. En Afrique, on atteint difficilement les 800 kWh aujourd’hui !

La nouvelle industrie financière africaine : comment accompagner l’émergence économique ?

L’industrie bancaire africaine connaît encore de grandes mutations. Sa mise à niveau est indispensable pour faire face aux exigences qui se profilent en matière de consommation et d’investissement.

Les banques du continent ont encore des problèmes à régler : gestion de la crise de la dette souveraine des années 1980, réduction des crédits accrochés, fragmentation du marché bancaire peu développé, restructuration bancaire insuffisante pour mettre en place une industrie financière capable de répondre aux besoins du futur.

La restructuration du système bancaire se poursuit : arrivée des banques arabes, confirmation de la position des marocaines et des égyptiennes, retrait puis retour des françaises, offensive des banques sud-africaines.

L’Afrique commence à se doter de champions bancaires

À l’échelle de l’Afrique, le poids du système bancaire nord-africain  (Egypte, Libye, Tunisie, Maroc, Algérie, Mauritanie) et sud africain est important (voir Graphiques 4 et 5). Selon le classement 2014 d’African Banker, sur les 100 plus grandes banques africaines en termes de bilan, environ 47 sont situées en Afrique du Nord. Ces banques représentent presque 40 % du total des actifs des banques en Afrique soit 456 milliards dollars d’actifs sur un total de 1 183 milliards en 2013 pour l’ensemble du continent.

Ce pourcentage passe à plus de 80 % si on inclut les banques sud africaines. L’Égypte représente à elle seule 16 % des actifs totaux, le Maroc 13 %, l’Algérie 7 % enfin la Tunisie 2,5 %.

La nouvelle banque africaine de l’émergence : les principaux changements

La nouvelle banque africaine subira une double mutation : de l’intérieur (changement de business model) et de l’extérieur (adaptation au nouvel environnement réglementaire).

Les banques africaines sont en train de changer de l'intérieur par rapport à la clientèle et au CRM (Customer Relationship Management).

Quatre défis sont en train d’être relevés ; ils visent l’amélioration dans quatre domaines :

  1. proximité du terrain et des individus, via le multicanal dont le mobile ;
  2. taux de bancarisation, mais aussi le maillage bancaire ;
  3. qualité et variété de la production ;
  4. gestion des risques.

Cette adaptation est aujourd’hui est en marche. Il est indispensable de la consolider afin d’accompagner la croissance de l’épargne et sa canalisation vers les projets productifs (voir Graphique 6).

Les changements de l'intérieur concernent aussi le nouveau modèle de banque qui se profile. Les banques africaines sont en train de considérer deux éléments stratégiques : le premier concerne l’optimisation des coûts, le second à trait à la culture et à l’identité de la banque.

En effet la stratégie d'optimisation des coûts vise la baisse du coût du risque mais aussi la compétitivité via la définition de la taille optimale. La taille optimale passe par les économies d'échelle et la réduction des coûts moyens suivie de la diversification conduisant à des économies d'envergure.

La construction du nouveau modèle de banque repose aussi sur des mutations qui relèvent de l’environnement extérieur et du rôle que devra jouer l'État. Par rapport à la réglementation quatre questions majeures doivent être traitées par le régulateur bancaire africain :

  1. Quelle réglementation pour une stabilité systémique et comment implémenter la réglementation bâloise ?
  2. Comment veiller à la bonne gouvernance et à l'absence de conflit d'intérêt ?
  3. Comment assurer une intermédiation financière orientée vers les projets de long terme ?
  4. Comment éviter l'aléa moral entre banques commerciales et État en tant que prêteur en dernier ressort ?

La réingénierie du réseau de détail, le rôle des NTIC et la nouvelle banque de financement

La nouvelle banque de détail africaine est en train de subir une mutation au niveau de son mode de distribution. Trois séries de chiffres illustrent cette évolution notamment grâce aux nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) : 7/7 ; 24/24 ; 360°. Elle devient en effet une banque omnisciente, grâce au multicanal se traduisant par trois concepts « Brick, Bip, Click » permettant une connaissance approfondie, permanente et continue (7/7 et 24/24) et multicritère (360°) de la clientèle (voir Tableau 7).

Quant à la genèse de la nouvelle banque de financement, elle repose sur une double logique : celle du marché, par la recherche d’investissements rentables, et celle du développement économique. Cette double mission est plus qu’indispensable et peut éclore grâce à un partenariat public privé (PPP).

Cependant, la banque de financement (et d’investissement) en Afrique est une banque dont le périmètre est encore mouvant. Ses missions restent à définir notamment pour les PME.

L’un des éléments stratégiques de ce changement concerne la restructuration et la redéfinition de l'identité des banques. Il convient d’intégrer les notions de « banque à l’engagement », de « banque partenaire » et de « banque utile à la société », à l’instar des conglomérats industriels et financiers avec les Hausbank en Allemagne, les Zaibastu au Japon ou encore les Chaelbols en Corée du Sud. La nouvelle banque africaine est en fait une banque endogène, qui donnera aussi sa place à la micro-finance et aux IMF.

Les banques vont devoir aussi changer de l'intérieur, en reconsidérant leur rapport au marché financier et aux places boursières régionales. Sur ce plan, beaucoup de questions restent d’ailleurs en suspens. Deux grandes familles d’interrogations dominent :

  1. Quel rôle des banques par rapport au marché financier ? Quelle organisation ? Quelle place ? Bref, quelle nouvelle  intermédiation financière en Afrique ? Quel nouveau système financier ? Comment améliorer la complémentarité entre banque et marché ? Comment les banquiers africains peuvent-ils devenir les acteurs du marché financier, afin de le rendre plus profond et d'augmenter les ressources pour l'économie ?
  2. Comment les marchés financiers peuvent-ils se développer sans menacer la stabilité économique des systèmes financiers ?

La nouvelle banque africaine sera donc une banque endogène, qui donne  sa place à la micro-finance par « downscaling », c’est-à-dire par l’adaptation des outils de financement aux besoins des PME et des TPE, qui constituent la base du tissu économique domestique.

La banque africaine de financement a pour rôle de gagner, mais aussi de valoriser, la PME africaine et son rôle central en termes de création de richesses et d’emplois – mais qui peinent à se développer, faute de financement. Il s’agit de financer et dialoguer avec les petites entreprises dans le domaine des bâtiments et travaux publics, de l’agriculture, de la petite industrie et de l’artisanat…

La banque africaine de financement devra aussi adopter la stratégie du « upscaling » : il s’agit de s’adapter aux besoins sophistiqués des 10 % de corporate locales et régionales, qui constituent l’ouverture à l’économie mondiale.

Vers des banques africaines durables

Comment construire le modèle africain de banque de troisième génération, celui du XXIe siècle affranchi et africanisé après celui des comptoirs coloniaux des XIXe et XXe siècles, et celui des banques post-coloniales de la fin du XXe siècle ?

Quel modèle de banque en Afrique au XXIe siècle ? La réponse n’est pas simple. En première approximation, il s’agirait d’une banque durable et engagée pour accompagner la croissance en perspective. Elle devrait reposer sur un certain nombre de conditions, dont les deux principales suivantes :

  • d’un point de vue macroprudentiel, les banques de l’Afrique doivent offrir la sécurité pour tous les acteurs économiques. Leur contribution à la stabilité du système financier est fondamentale. Il est important de ne pas dupliquer les dérapages systémiques qu’à connu le système financier des pays développés ;
  • d’un point de vue micro-économique, les banques de l’Afrique doivent observer des marges d’intermédiation suffisantes, avec comme priorité les fondamentaux de l’intermédiation financière. Elles doivent être une réponse endogène aux besoins des consommateurs et des producteurs. Leur responsabilité sociale est importante, notamment contre l’exclusion. Ce devoir peut tout à fait être conciliable avec des profits acceptables situés dans la moyenne du marché.

[1] Les économies de variété doivent vérifier l’inégalité suivante C(y1; y2; y3)< C(y1)+C(Y2)+C(Y3). L’idée est que la banque produit ensemble une variété de produits "y" de manière moins coûteuse (C) que si elle les fabriquait séparément.

[2] African Banker n° 15, avril-juin 2013.

 

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Une innovation portée par le mobile

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