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Vous avez dit neutre en carbone ?

Créé le

19.10.2021

La neutralité carbone, une réalité complexe derrière un concept à la mode. Si cette notion est clairement définie au niveau global, les annonces individuelles ne semblent pas à la hauteur de l’enjeu et très loin des lignes pourtant claires dessinées par l’AIE.

La thématique du climat est devenue une thématique incontournable pour l’ensemble des acteurs de la finance. Pourtant, la plupart d’entre eux peinent encore à trouver le bon angle pour aborder le sujet. Faut-il maintenir les investissements dans les entreprises très émettrices pour mieux les accompagner dans leur transition ? Faut-il commencer à se désengager des acteurs les moins bien disants ? Faut-il orienter les investissements vers de nouveaux types d’acteurs susceptibles d’apporter des solutions à la crise climatique ? Et comment mesurer l’efficacité de ces actions ? Les débats sont très nombreux dans l’industrie. Et cela est bien normal, tant le sujet est complexe.

Dans ce contexte, un nouveau concept émerge depuis quelques mois : celui de la « neutralité carbone ». Le terme est vendeur. En termes de communication, il est très tentant de souhaiter se définir comme un acteur « neutre en carbone » pour afficher sa vertu climatique. Ce concept n’est toutefois pas sans susciter quelques ambiguïtés.

Un concept clair… au niveau global

À l’échelle mondiale, le concept de la neutralité carbone est quelque chose de très bien défini, que l'on peut résumer ainsi : si l’on souhaite limiter la hausse des températures à 1,5 °C et éviter ainsi les conséquences les plus graves du changement climatique, il faut :

– réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050 ;

– faire en sorte que nos émissions résiduelles soient compensées par l’augmentation du nombre de puits de carbone, en plantant des arbres par exemple.

Bien sûr, comme souvent, c’est la mise en pratique qui pose problème.

En mai dernier, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) publiait un rapport « Net Zero », détaillant les mesures à mettre en place si l’on souhaite atteindre la neutralité carbone en 2050. Pour atteindre ce Graal de la lutte contre le dérèglement climatique, l’AIE dresse une liste de mesures concrètes. Cette liste donne le vertige.

L’AIE a mis les points sur les i

L’AIE estime indispensable les actions suivantes :

– dès aujourd’hui, l’arrêt des investissements dans de nouveaux champs pétroliers ou gaziers, ainsi que dans les mines de charbon ;

– dès 2025, la fin de la vente de chaudières au gaz pour le bâtiment ;

– dès 2030, toutes les centrales à charbon doivent être fermées dans les économies avancées, 60 % des ventes de voitures dans le monde doivent être des voitures électriques, le trafic aérien devra être stabilisé au niveau de 2019 ;

– en 2040, 50 % des bâtiments doivent être rénovés pour être neutres en carbone, la production d’électricité être complètement décarbonée, le solaire et l’éolien constituer la majorité de la production, 50 % des avions qui continuent à circuler fonctionner avec des carburants bas-carbone ;

– en 2050, plus de 85 % des bâtiments seront bas-carbone ;

– entre 2020 et 2050, la production d’hydrogène doit être multipliée par cinq et progressivement décarbonée, pour atteindre 100 % d’hydrogène vert en 2050 (voir les autres objectifs dans l’illustration).

Le rapport nous rappelle aussi que, même avec l’application de toutes ces mesures, il restera encore des émissions de CO2 et le besoin de les capter et les séquestrer. Cela implique le déploiement sur les cheminées des usines, à l’échelle,des technologies dites CCS (Carbon Capture and Storage, pour « capture et séquestration du carbone »), mais aussi de stopper et renverser le processus de déforestation afin d’accroître le couvert forestier.

Des effets d’annonce qui sonnent creux

La radicalité des transformations nécessaires tranche avec le faible niveau d’ambition des annonces des entreprises en matière de « neutralité carbone ». À ce jour, la plupart des engagements se limitent à réduire les émissions de gaz à effet de serre sur un périmètre très restreint, qui prend rarement en compte les émissions des fournisseurs ou, vaste sujet, l’utilisation des produits et des services proposés par ces entreprises. Ces démarches impliquent aussi, souvent, des achats d’électricité verte ou des financements de plantations d’arbres.

C’est certes un premier pas. Mais il est désormais très clair que ces actions sont loin – très loin même – du niveau d’ambition nécessaire. Ainsi, et pour reprendre les éléments saillants du rapport de l’AIE, aucune société pétrolière ne s’est engagée à ce jour à cesser ses investissements dans de nouveaux champs pétroliers ou gaziers. De même, très peu de constructeurs automobiles affichent un objectif de 60 % de ventes de voitures électriques dans moins de dix ans. Les projections des acteurs du transport aérien, constructeurs d’avion, d’aéroport ou compagnies aériennes, prévoient toutes une hausse du trafic aérien dans les années à venir. Comment peut-on alors, sérieusement, parler de neutralité carbone ? Il est évident que les acteurs économiques souhaitant afficher des engagements sur ce sujet fondamental doivent aligner leur modèle économique avec des scénarios macroéconomiques crédibles, comme celui proposé par l’AIE.

La finance doit passer des discours aux actes

Pour les acteurs financiers, la déclinaison de ces mesures a également des implications très fortes. Oui, le secteur financier doit continuer à parler avec l’ensemble des acteurs économiques pour les encourager dans leur transition. Mais ces stratégies d’engagement sont loin d’être suffisantes. Par la place centrale qu’il occupe dans l’économie, le secteur financier doit aussi repenser ses allocations de capital s’il veut devenir un acteur de la neutralité carbone. Il est aujourd’hui essentiel, notamment, de réduire le financement des énergies fossiles et des entreprises très carbonées et d’investir massivement dans les solutions au changement climatique comme, par exemple, les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la mobilité bas carbone ou encore l’hydrogène.

Pour le secteur financier, s’engager dans un alignement avec un « monde 1,5 °C » nécessite une transformation profonde de l’ensemble de ses métiers. Les acteurs de la banque doivent repenser leurs choix en matière d’analyse et d’attributions de crédit. Les services financiers, qu’il s’agisse d’émissions de dettes, d’introduction en bourse ou de fusions et acquisitions, doivent proposer aux entreprises, aux États, aux collectivités locales des sources de financement pour accélérer la transition. Les investisseurs présents sur les marchés cotés doivent proposer de nouvelles façons d’investir pour favoriser l’émergence et le passage à l’échelle des modèles économiques de demain. Et en dehors du monde de la bourse et des grandes entreprises, il faut créer de nouveaux produits pour permettre aux entreprises et aux projets innovants et porteurs de solutions de se développer.

Face à ces besoins, on voit émerger de plus en plus d’acteurs financiers, en France, en Europe aux États-Unis, qui sont à la pointe de ces tendances et rendent crédible une réelle transformation de la finance et, avec elle, de l’économie. À la veille de la COP26, l’AIE a de nouveau tiré la sonnette d’alarme. Espérons que la voix des nouveaux acteurs de la finance durable sera source d’inspiration pour initier un mouvement profond de transformation du secteur.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº861