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Blockchain, une technologie révolutionnaire pour la banque de demain ?

Longtemps restée dans l’ombre du bitcoin et de l’aura sulfureuse enveloppant les monnaies virtuelles, la technologie de « chaînes de bloc », ou blockchain, attise de plus en plus la curiosité du monde bancaire et de son écosystème. Sera-t-elle l’innovation technologique qui va changer la donne ? Au-delà des expérimentations et des spéculations, faisons le point en quatre questions.

Cyril Grunspan Lepetit

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  • Arnaud Louvet

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  • Patrick Byrne

    Patrick Byrne

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Cet article est extrait de
Revue Banque n°796

Banque de détail : le modèle de distribution évolue

Qu’est-ce que la blockchain ?

Cyril Grunspan, responsable pédagogique du département d’ingénierie financière de l’ESILV [1], la définit comme « une méthode d’enregistrement des données par blocs, où chaque bloc dépend des précédents avec un pointeur de hachage qui fait référence aux blocs précédents ». En clair, chaque bloc contient l’empreinte numérique du bloc précédent, ce qui permet de compenser les imperfections inhérentes à tout réseau informatique, et notamment le temps de latence. La blockchain contient en elle-même un historique de toutes les transactions qui la forment et en garantit l’impossibilité de les réécrire a posteriori. Cette technologie garantit également, sans avoir besoin d’un élément central, l’unicité de jetons informatiques. Or l’informatique est basée sur la copie : un fichier (quel qu’il soit) peut être copié, distribué, modifié… autant de fois que nécessaire. La blockchain est l’une des méthodes les plus abouties et répandues pour créer cette rareté en informatique.

En quoi la blockchain pourrait-elle intéresser le secteur financier ?

Même si Cyril Grunspan affirme ne pas savoir « comment les choses vont évoluer », il reconnaît qu’il existe un besoin autour de la blockchain. « Le réseau des bitcoins est un modèle peut-être trop perfectionné. Dans un monde où le milieu interbancaire est une blockchain, il n’y a plus de place pour les chambres de compensation. La gestion du collatéral et les appels de marge se font directement sur la blockchain, de manière programmable, ce qui conduit à une redéfinition même de la notion de produit financier. » Un autre élément qui pourrait intéresser la finance est l’inaltérabilité chronologique apportée par la blockchain. « De par sa nature, essentiellement une liste publique et chronologique de toutes les transactions effectuées via elle, la blockchain permet de conserver une trace inaltérable d’un événement. Les transactions peuvent contenir des commentaires, par exemple la signature d’un fichier, qui sera ainsi authentifié comme créé ou dans un certain état à un moment donné », explique Julien, directeur technique d’une start-up française, souhaitant rester anonyme et suivant de près ce domaine. « Des versions plus avancées de la technologie commencent à voir le jour également. L’Ethereum, par exemple, intègre dans sa blockchain une machine virtuelle capable d’exécuter des routines logicielles. Une application ainsi créée et intégrée dans la blockchain est par essence impossible à stopper, indépendante même de son créateur. La puissance de calcul est relativement faible en l’état, mais de petites applications fleurissent déjà ça et là. » Il est alors relativement aisé de développer différentes versions pour répondre aux usages du monde bancaire. À l’occasion de Money 20/20, Ann Cairns, présidente des marchés internationaux de MasterCard, estimait que son entreprise « devrait adopter cette technologie et l’étudier dans nos laboratoires, notamment pour son intérêt pour le transfert de fonds de pair à pair ». Elle pourrait également servir pour établir des programmes de récompense autour du paiement (points de fidélité ou cashback, par exemple). Pour Arnaud Louvet, consultant banque de détail au cabinet Investance consulting, même si la plupart des projets autour de la blockchain sont aujourd’hui dans la banque de marché, son usage dans la banque de détail n’est pas à négliger : « Nous pourrions très bien imaginer la blockchain dans le cadre d’objets connectés qui payent. Si l’on prend l’exemple d’une voiture connectée à la banque et au garage, la voiture prend rendez-vous avec le concessionnaire pour sa révision et donne l’ordre à la banque de payer le rendez-vous en avance, et la blockchain sert à identifier les intervenants et à valider les transactions. La technologie permettrait également de faire de l’instant payment au-delà de l’Europe au sein d’un consortium bancaire. Vu que cela marche avec le bitcoin, pourquoi cela ne marcherait pas avec une autre monnaie ? »

Où en sont les grands acteurs financiers ?

MasterCard n’est pas le seul grand acteur financier à se poser des questions sur cette technologie. Outre le consortium américain R3, fondé en 2014, et qui fonctionne plus comme un think tank dédié à trouver des usages financiers à la blockchain hors cryptomonnaies, toutes les grandes institutions y réfléchissent sérieusement. Ainsi, SWIFT, par l’intermédiaire de son porte-parole, voit un réel potentiel dans les technologies de type blockchain et Distributed Ledger (DLT) : « les perspectives de développement de ces technologies sont encourageantes, et nous pensons qu’elles vont influencer l’avenir du secteur des services financiers. Cependant, ces technologies sont encore à un stade précoce de maturité, et un certain nombre de défis doivent être résolus avant d’envisager une application industrielle sur les marchés financiers. Principalement, des questions telles que la portée des solutions, la disponibilité, l’évolutivité, la confidentialité, la sécurité et la gestion des identités doivent être abordées. Compte tenu du contexte spécifique, si ces technologies sont appliquées aux transactions financières, l’adhésion complète aux exigences mondiales de conformité en matière de criminalité financière, ainsi que la confidentialité des données et autres réglementations doivent aussi être prises en compte. » Pour étudier plus complètement ces technologies, SWIFT a rejoint le projet collaborative open ledger de la Fondation Linux pour développer un cadre open source et structuré au DLT. « De même, en plus de notre programme de R&D, nous continuons à examiner et évaluer les défis et les possibilités de l’adoption de cette technologie par le biais de programmes tels que le SWIFT Institute, Innotribe et SWIFTLab. » En France, en décembre 2015, la Caisse des Dépôts a lancé une initiative pour explorer certains usages avec des expérimentations. Et depuis le 29 mars dernier, le ministère de l’Économie a lancé l’adaptation de la réglementation des bons de caisse pour permettre d’expérimenter l’utilisation de la blockchain sur ce marché. Si l’expérience est concluante, elle pourrait s’étendre à d’autres marchés.

Existe-t-il des cas d’application financiers au-delà de la simple expérimentation ?

Certaines entreprises sont déjà actives sur ce secteur et visent plus particulièrement les banques ou la finance. Ainsi, la société Gem (https://gem.co/) se propose d’adapter le protocole blockchain aux besoins de la finance en termes de sécurité et de confidentialité. Comme l’explique Emily Vaungh, directrice marketing de Gem, « actuellement les blockchains de type bitcoin ne présentent pas un niveau suffisant de confidentialité comme les ledgers sont publics. Les banques veulent une couche d’abstraction où elles peuvent faire échanges et compensations sans être vues par tous les participants de la blockchain. Or la blockchain agit à la fois comme un enregistreur de log et un programme. Les régulateurs adorent la façon dont il est impossible de changer les transactions et dont vous pouvez intégrer des mécanismes au cœur de la technologie pour appliquer les règles financières automatiquement. » Dans ce cadre, Gems se propose d’être un Active directory du monde financier pour la blockchain. Patrick Byrne, P-DG et fondateur de Overstock.com et T0, a, de son côté, décidé d’utiliser la blockchain à Wall Street. « Nous nous focalisons sur le système de compensation et sur la sécurité. Nous pensons que nous pouvons fournir le même service de back-office en manière de compensation que les hedges funds classiques pour nettement moins cher et avec plus de sécurité, car moins soumis aux aléas financiers. » Pour cela, la société a acheté l’an dernier son propre nœud de réseau à Wall Street, Speedroad, et a bâti sa propre blockchain dessus. « Speedroad a déjà sa dark pool et la SEC a donné l’autorisation à Overstock de faire ses propres déploiements dessus pour réaliser du trading à haute-fréquence. La blockchain pourrait enregistrer toutes les transactions, alors que jusqu’à présent les flux HFT ne représentent pas de vrais ordres avant d’être finalisés. La blockchain de type bitcoin n’est pas suffisante, car elle n’enregistre que sept transactions à la seconde. Nous avons construit notre propre ledger dessus, pour la rendre beaucoup plus rapide tout en restant aussi sûre. » En France, les banques sont plus timides, mais BNP Paribas Securities Services travaille à la mise au point d’un registre utilisant la blockchain qui permettra aux titres financiers émis par les entreprises listées sur la plate-forme de crowdfunding SmartAngels d’être comptabilisés automatiquement. Les investisseurs achetant ces titres verront leurs paiements traités immédiatement et des e-certificats leur seront émis instantanément. Les opérations financières réalisées sur la plate-forme seront ainsi effectuées de manière simplifiée, rapide, sécurisée et à faible coût.

 

[1] École supérieure d'ingénieurs Léonard de Vinci.

 

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